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Éric Zemmour face au défi de renouveler son discours à Châteaudun

Un meeting en territoire de droite

«Faut voter Mélenchon, M’sieur» déclare à l’entrée un jeune entouré de quelques militants venus protester contre la tenue du meeting, sous l’œil indifférent des nombreux CRS caparaçonnés. Des « fascistes » et « honte à vous » s’élèvent timidement. Peu d’opposants à Éric Zemmour se sont déplacés jusqu’à Châteaudun où se tient le second meeting de l’ancien journaliste ce vendredi 7 janvier. Il faut dire que la pluie battante et les 135 kilomètres qui séparent la sous-préfecture de l’Eure-et-Loir de la capitale n’ont pas encouragé des militants non-locaux à faire le déplacement. Or, dans un département dont sur les 15 binômes élus lors de la dernière élection départementale 13 sont de droite, l’opposition de gauche locale est négligeable. Il n’y aura donc pas de deuxième manche de la bagarre du précédent meeting à Villepinte.

Après une file d’attente assez longue, je découvre la salle, pleine à craquer. L’organisation est rôdée, des agents de sécurité pullulent et à l’arrière du meeting, une table de jeunes militants anime en live les réseaux sociaux du polémiste. Des pancartes « Ben Voyons », des casquettes et des masques aux couleurs du drapeau français sont distribués. La campagne d’Éric Zemmour est lancée et le « grand Z » comme le surnomment certains militants a su construire autour de lui un parti qui se mobilise. Les organisateurs sont très jeunes et je reconnais à l’entrée Stanislas Rigault, président de GénérationZ, qui a arrêté ses études de droit pour se consacrer pleinement à la campagne. 1 500 personnes, beaucoup de cheveux blancs, la plupart masqués, attendent le début de l’événement politique et les retardataires se voient refuser l’entrée.

Des invités hétéroclites en première partie

Après une vidéo introductive sur une musique épique, le premier invité prend la parole : Vincent Lhopiteau, maire de Villampuy. Le public est extrêmement surpris quand l’élu prononce sa deuxième phrase au pupitre « En 2017, j’avais donné mon parrainage à Philippe Poutou ». Il ne peut la finir, sous les huées d’un public finalement assez peu tenté par un vote d’extrême gauche. Le calme revenu, l’homme en écharpe tricolore s’explique : il donne sa signature à quiconque se présente pour que la démocratie puisse suivre son cours. Cette anecdote passée, le maire donne le ton que gardera tout le meeting en affirmant vouloir « défendre la ruralité et ses habitants, les oubliés du système ». Laurence Trochu, du mouvement conservateur prend rapidement le relai sur le même thème. Elle décrit avoir vu dans le canton ce qu’elle a elle-même vécu : la boulangerie du village se transformer en dépôt de pain pour finir par être remplacée par un camion-boulangerie passant aléatoirement, les écoles se vider puis fermer, le crédit agricole mettre la clef sous la porte et surtout les paysans en pleurs devant des exploitations en faillite. Le discours sur le ton de l’émotion touche clairement le public du meeting, dont ces phrases décrivent la réalité. Enfin, Jean-Frédéric Poisson, candidat malheureux à la primaire de droite de 2017 arrive sur l’estrade. Le discours du Maire de Rambouillet, très brouillon, est moins bien reçu. Il affirme soutenir Eric Zemmour car celui-ci « propose une alternative et non une alternance » mais l’allitération n’est pas suivie des applaudissements espérés.

Le clou du spectacle : le discours du candidat

Tout cela n’est qu’amuse-bouche, le plat principal arrive. Les discussions se sont arrêtées, Les portables commencent à filmer, le grand Z va arriver. Il y a néanmoins un peu de confusion car derrière les armoires de glaces de sécurité, le mètre soixante-treize d’Eric Zemmour ne dépasse guère. Pourtant, le voici sur l’estrade sous les cris de « Zem-mour, pré-si-dent !».

C’est un moment clef pour le candidat qui doit se poser en candidat présidentiable. Il faut  en effet rappeler que l’ancien journaliste du Figaro n’a jamais tenu de poste dans l’administration publique et qu’il est habitué à commenter et à critiquer plutôt qu’à proposer. L’onglet « programme » sur son site officiel est peu fourni. A part une ligne claire sur l’immigration et l’insécurité, les mesures économiques du polémiste sont floues alors que le pouvoir d’achat est la première préoccupation des français pour cette élection (sondage Opinion way, octobre 2021). Eric Zemmour devait donc ce  vendredi soir sortir du bois en annonçant des mesures concrètes devant un public nouveau, plus rural et plus âgé que celui de Villepinte.

Il change donc ses thèmes habituels en commençant par « puissance, souveraineté et agriculture, je suis venu vous parler de ruralité ». Le discours d’Eric Zemmour durera 45 minutes et sera parfaitement maitrisé, avec une éloquence murie. Éric Zemmour loue «la Beauce céréalière qui a nourri tout un peuple pendant des siècles».  Il affirme « vouloir faire de la campagne française un élément clé de la puissance nationale » et vante « l’ingéniosité, le travail et le talent des français qui vivent par et pour cette ruralité ». Après ce passage séducteur, le discours populiste montre le bout de son nez «nos élites ont négligé ce territoire […] vous n’étiez pas assez branchés pour eux et pas aussi sympathiques que les habitants des banlieues ».  Les phrases clivantes se multiplient : « La France rurale a été méprisée, souvent abandonnée et toujours sous exploitée, ils n’ont pas voulu voir le formidable atout économique de nos territoires ». Qui est ce « ils » qui va revenir tant de fois au cours du discours ? Ce sont bien sûr « les élites parisiennes déconnectées des territoires » affirme l’homme qui est né à Montreuil, a grandi dans le 18ème et a usé les bancs de Sciences Po. Le candidat constate le déclin agricole de la France qui a connu « son premier déficit agricole en 2018 » en partie attribué « à des taxes trop lourdes et à la bureaucratie de Bruxelles ». Prenant un exemple dans la commune, la fermeture d’une base aérienne de 1 200 personnes, Eric Zemmour dénonce ces « décisions qui vous échappent ». Les applaudissements sont particulièrement marqués quand le polémiste affirme « le chef de l’Etat n’est pas seulement le président de son électorat urbain ».

Des mesures sont annoncées au cours du long du discours qui n’est pas qu’une tirade passéiste. D’abord, la construction des éoliennes doit cesser car elles ne sont pas assez efficaces et fabriquées par des entreprises étrangères. L’alimentation est au cœur des annonces du candidat. Zemmour, président, les services de restauration  publics seront obligés de se fournir de manière locale. Zemmour, président, un « patriescore » indiquerait le degré d’origine nationale des produits vendus en France. Zemmour, président, les produits que l’on ne pourrait pas produire en France (hormones, OGM ou pesticides) seront interdits à la vente sur le territoire. Le candidat veut également réorienter de l’argent dans les campagnes en cessant de « déverser des dizaines de milliards dans le tonneau des Danaïdes des banlieues par clientélisme électoral et par crainte des émeutes ». Avec cet argent, « mille médecins seraient recrutés en urgence » et des services de garde médicale seraient créés pour lutter contre les déserts médicaux. L’investissement dans les infrastructures se fera aussi dans l’éducation avec « l’interdiction des fermetures brutales des écoles » et dans la police avec le retour d’une gendarmerie de proximité car « comme partout dans le pays, votre grande crainte c’est l’explosion de l’insécurité ». Une mesure ne touche pas cependant son public : l’abolissement de la loi SRU qui oblige les communes à avoir un pourcentage d’HLM, mon voisin, un homme assez âgé, glissant « avec ça, je suis à la rue moi ».

Finalement, après une dernière opposition pour la route entre rat des champs et rats des villes avec « ces élites parisiennes qui n’ont pas vu et pas voulu voir qu’une partie des problèmes de la France trouvaient leurs solutions dans la ruralité », le discours s’achève.

A moins de 4 mois de la présidentielle, les machines de campagne des candidats sont lancées. J’ai décidé de me rendre aux meetings de chacun des grands candidats pour en décrire le déroulé dans KIP. J’étais vendredi 7 janvier au meeting d’Eric Zemmour à Châteaudun.

Illustré par Julie Omri

Stanislas Jourdan

Stanislas Jourdan

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.