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Philippe de Champaigne, Triple Portrait du Cardinal de Richelieu, vers 1640
Philippe de Champaigne, Triple Portrait du Cardinal de Richelieu, vers 1640, Retouché

Défaire la langue : le faux combat de l’écriture inclusive

L’écriture inclusive pose problème.

Elle pose problème dans la société d’aujourd’hui, parce qu’elle suscite de plus en plus d’émules, pourfendeurs de tout le machisme qui peut encore exister, qu’on le voie ou non, inquisiteurs qui ne laissent de côté aucun des visages de nos existences, et qui vont jusqu’à remettre en question la langue, institution sacro-sainte que défendent, depuis leur trône doré, les Immortels de l’Académie.

Ces Immortels se sont d’ailleurs prononcés : il s’agit d’un « péril mortel » pour la langue française. Certes, ce sont là mots de puristes, mots d’hommes d’un autre âge, mots de conservateurs (on pourrait, comme beaucoup en ont l’habitude, aller jusqu’au terme de « réacs », sans vraiment de justification), qui vont contre le progrès, contre l’égalisation nécessaire de notre société, contre l’émancipation de la femme et les grands principes de notre démocratie.

En fait, de plus en plus de gens défendent l’écriture inclusive.

Depuis 2015, le HCE (Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes) en fait la promotion, et a même publié un guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Mais c’est vraiment depuis le début 2017 que la question est devenue brûlante. En mars, Hatier tente de publier un manuel qui met en place l’écriture inclusive. Pour les CE2. Et s’en défend : « Les manuels scolaires sont le reflet de la société et de ses évolutions. Ils cristallisent donc inévitablement les grands débats de société. Les auteurs et les éditeurs des éditions Hatier sont à l’écoute de ces débats lorsqu’ils rédigent un manuel, en toute responsabilité et en exerçant leur liberté éditoriale, dans le strict respect des programmes de l’Éducation Nationale et des valeurs de la République ». Blablabla, blablabla. Et puis, à la rentrée dernière, l’université de Limoges de suivre le mouvement, en rendant sa communication entièrement rédigée en écriture inclusive.

Mais il serait facile de dire que l’écriture inclusive est dénuée de tout fondement sans plus d’argumentation. En fait, si je dis que l’écriture inclusive pose problème, c’est parce qu’il m’a fallu longtemps pour être sûr qu’elle n’était, en réalité, qu’un pur contenu idéologique. Ce dont on a l’intuition, à vrai dire, assez rapidement.

« Pour faire véritablement changer les mentalités, il faut agir sur ce par quoi elles se construisent : le langage », est-il écrit sur le site qui s’appelle lui-même écriture-inclusive.fr. Et il n’est pas si facile de contredire une telle affirmation. Car elle met en jeu la relation entre la pensée et le langage, et qu’il y a là nombre de controverses.

Posons donc le problème. L’idée qui fonde l’écriture inclusive est de dire que la pensée utilise les structures du langage pour se développer et qu’elle est en quelque sorte contaminée par ces structures à force de les utiliser. Autrement dit : la pensée se produit en mots, ces mots sont régis par une grammaire, et la pensée se sert donc des voies de la grammaire pour advenir, si bien que la perversité de certains codes de grammaire peut la corrompre. Utiliser au quotidien la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, que vous a appris votre maître / maîtresse (je n’osais dire l’un ou l’autre par peur d’être taxé de je ne sais quoi) en essuyant ses mains pleines de craie, c’est donc au fond prendre le risque de ce que votre pensée et celle des autres intègre cette inégalité instituée par des grammairiens vieux jeu morts depuis trois siècles.

Commençons par reconnaître quelque chose. La pensée est faite de mots. Quand on pense, on parle. Kant l’a dit : « penser, c’est parler avec soi-même ». On a souvent dit qu’il n’avait pas de théorie sur le langage ; c’est en fait qu’il a toujours assimilé pensée et parole, et le jugement, qui produit l’être, qui produit la vision du monde, s’établit dans un univers, l’univers des mots.

Mais est-ce à dire que la structure du langage est aussi celle de la pensée ? Il semble y avoir du vrai là-dedans. Si, par exemple, je suppose une langue qui n’admettrait pas de passé comme temps, eh bien, il y aurait difficilement une pensée du passé. Et c’est pour cela que la novlangue de 1984 est dangereuse : l’appauvrissement du langage est aussi appauvrissement de la pensée. J’avais d’abord pensé à démontrer que la langue est pour ainsi dire neutre vis-à-vis de la pensée, m’appuyant sur le fait que Kant mobilise des concepts de l’entendement pur ; je me suis perdu dans cette démonstration, et elle est en réalité erronée.

Oui, le langage et sa structure, la grammaire, peuvent modeler la pensée. Et ainsi taxer l’écriture inclusive de nouvelle novlangue et dire de la langue aujourd’hui qu’elle corrobore un présupposé machiste, c’est s’appuyer dans les deux cas sur l’idée que la langue forme la pensée. De telle sorte qu’attaquer ainsi l’écriture inclusive n’a à première vue pas énormément de sens.

Mais creusons un peu plus, et remarquons quelque chose : les mots n’ont pas de sexe. En fait, l’écriture inclusive a introduit la question du genre là où elle n’existait pas. Quand on dit “masculin” et “féminin” en parlant de grammaire, on ne fait pas référence au masculin et au féminin réels. Les genres de la grammaire ont été attribués, pour la plupart, assez arbitrairement : on a choisi de dire “un” oiseau; “une” pie (alors qu’il y a bien des mâles). Pourquoi? On ne trouvera jamais de réponse, et toutes ne pourront être que loufoques. Et de la même manière, quand votre maître (maîtresse?) dit que “le masculin l’emporte sur le féminin”, il faut bien comprendre qu’il s’agit là du masculin et du féminin de la grammaire, parce qu’il n’existe pas de neutre en français. Bon dieu, les mots ne portent pas des robes ou des pantalons. Il faut être sacrément perturbé pour transposer une telle inégalité dans la vie réelle. Et le fait de dire que nous le faisons sans le savoir relève sans doute bien plus d’une nouvelle théorie complotiste que d’un raisonnement rigoureux.

Si je devais redire les choses plus clairement : les genres sont des codes ; ces codes sont neutres ; on leur a apposé les genres de la vie réelle ; mais cela ne veut pas dire que l’on ne sait pas se souvenir de leur neutralité. Quand on appauvrit la langue en lui enlevant des mots ; quand on n’a pas de temps du passé ; quand on réduit les règles de grammaire à quelques modalités seulement ; à ce moment on appauvrit la pensée, à ce moment on la formate. Mais pas quand on met « é » et non « ée ».

Alors c’est bien pour cela qu’il n’y a là qu’idéologie. Raphaël Enthoven sur Europe 1 l’a très bien dit : il s’agit d’une « agression de la langue par l’égalitarisme ». Et l’égalitarisme, ce n’est pas la bataille pour l’égalité ; l’égalitarisme, c’est la bataille contre la différence. L’égalitarisme, c’est une atteinte à la pensée, c’est l’idéologie dans un de ses exemples les plus emblématiques.

En fait, si l’on suit ce raisonnement, on pourrait très vite tomber sur des choses très drôles, dans une volonté de refonte totale de la langue. L’on pourrait l’estimer imprégnée de tous les préjugés que l’on pointe du doigt aujourd’hui. La langue pourrait être machiste parce que le mot “insulte” est féminin. On pourrait vouloir écrire un.e oiseau.e, parce qu’après tout les oiseaux peuvent être des femelles. On pourrait s’indigner de ce que l’on dit “les hommes et les femmes” et non “les femmes et les hommes”, et donc inverser les mots. Et à ce moment-là, le nouveau HCE (Haut Conseil pour l’Egalité entre les hommes et les femmes) s’indignerait de ce que les hommes soient placés en second. Ce serait le serpent qui se mord la queue. Un tel combat n’a pas de fin.

Il est facile d’accuser la langue. Qu’ils écrivent donc un nouveau J’accuse en écriture inclusive. Zola se retournera dans sa tombe. Ce n’est jamais que se détourner des vrais problèmes. Les vrais problèmes du féminisme, c’est la manière dont les femmes sont représentées dans le monde de la publicité par exemple ; c’est la pornographie ; c’est les inégalités au travail ; ce sont les clips de certaines icônes américaines, pour ne pas les citer. Ce n’est certainement pas la langue. D’ailleurs, en anglais, les mots n’ont pas de genre ; et cela n’empêche pas qu’il y ait les mêmes inégalités entre hommes et femmes qu’en France.

Et puis je voudrais finir en disant quelque chose qui me semble important. La langue ne se règle pas par le haut. Elle se produit par le bas. Elle se produit dans les livres, elle se produit dans la manière dont vous parlez à vos amis, elle se produit dans chacun de vos actes de langage. Imposer une nouvelle règle, depuis le haut, c’est nier que ces règles ne viennent jamais que du bas ; c’est empêcher les gens de parler comme ils l’ont toujours fait. Car l’Académie Française, elle, ne cherche pas à régler la langue selon un contenu idéologique ; elle la règle selon elle-même, d’abord selon sa structure, puisqu’une langue est un système, et ensuite selon une évolution qu’elle ne fait jamais que constater a posteriori. Ainsi essayer d’imposer l’écriture inclusive, ce n’est pas seulement une dénaturation, c’est aussi une atteinte à un de nos droits fondamentaux, celui de parler notre langue. L’écriture inclusive, au-delà de violer notre culture, viole aussi notre liberté.

L’écriture inclusive n’est donc qu’un nouveau prêt-à-penser, que revêtent les bien-pensants sans bien se rendre compte qu’elle n’est qu’idéologie, et que comme toute idéologie elle anéantit leur pensée. Elle est un affront à Malherbe, Voltaire, Hugo, Stendhal, Camus, Sartre réunis. Enfin bon, soyons positifs, je ne crois pas que cette mode continuera très longtemps, parce que c’est compliqué et tout de même assez laid. Très laid, même. J’avais commencé à écrire cet article en écriture inclusive ; honnêtement, j’ai vite arrêté.

Illustration : Philippe de Champaigne, Triple Portrait du Cardinal de Richelieu, vers 1640

Sources et renvois

• Cécile Jandau, « Qu’est-ce que l’écriture inclusive et pourquoi pose-t-elle problème ? », Sud Ouest, 13/10/2017
http://www.ecriture-inclusive.fr/

Gustave

Étudiant à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
Student at HEC Paris. Writes regularly for KIP.