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Edward Hopper, Automat, 1927 (Détail)

Le culte de la création

La créativité est dans l’air du temps. Penser « out of the box », être spontané, audacieux et disruptif, telles sont les actuelles injonctions à créer, qui se retrouve aussi à bien dans l’entreprise qu’à l’école. Mais, austérité oblige, il faut faire mieux avec moins, créer ex nihilo, sans savoir sous-jacent. Le leitmotiv rousseauiste stipule en effet qu’il faut laisser le maximum de « liberté » possible à l’élève car chaque contrainte (ou apprentissage) entrave sa capacité à créer. Il est bien connu que sans terreau, la plante pousse mieux. Cette illusion de la créativité « hors sol », sans base solide, Hannah Arendt [1] la perçait déjà à jour en 1961. Enseigner un « savoir-faire » plutôt qu’un « savoir », laisser le plus d’autonomie possible aux enfants, voilà des caractéristiques qu’Arendt observait aux USA à l’époque. Conséquence selon elle : loin de libérer les enfants, ceux-ci sont désormais jetés dans un monde où l’école ne les a jamais véritablement faits entrer. Le fil de la transmission est rompu, le lien entre les générations avec.

Les enfants, en plus de ne pas acquérir ce patrimoine, voient leur potentiel de nouveauté tué dans l’œuf, car toute création part d’une contrainte, comme l’illustre fort bien ce poème de Richard Wagner traduit et cité par Claude Lévi-Strauss [2] :

Apprenez les règles des maîtres
Pour qu’elles vous aident à préserver
Ce qu’en vos plus jeunes années
Le printemps et l’amour vous ont révélé.

Créez vos propres règles, mais suivez-les.

Chaque création artistique ou technique se fait de manière dialectique avec une résistance, un obstacle, une contrainte. Le résultat est alors un compromis où l’idée initiale s’est peu à peu transformée (« l’altération de l’idée » pour Edward Hopper). Il en va de même pour les idées : un esprit critique ne peut pas se former sans un apport de connaissance et une confrontation, souvent difficile, jamais évidente, avec des idées remettant en cause nos opinions. Résultat des courses, on aboutit à une illusion de créativité, qui est alors synonyme de reformulation d’opinions préconçues.

Plus problématique encore, des contraintes scolaires existent encore, mais elles sont désormais contre-productives et insidieuses. Il suffit à cet égard de se pencher sur les sujets de bac de français comme le faisait le professeur de lettres Christophe Billon en 2001 [3] :

« Aux séries technologiques donc – classes réputées plus difficiles – le sujet suivant : “La seule façon d’empêcher que la violence règle le sort du monde, c’est d’abord de se refuser, soi, à toute violence. Vous défendrez cette affirmation, etc.” Le thème est au demeurant passionnant, à la croisée entre politique et morale, mais comme il était demandé aux élèves de ne pas limiter leur propos à la seule violence guerrière, c’est donc bien une repentance qu’on attendait d’eux, un retour sur eux-mêmes, sur leurs incivilités, afin de pouvoir leur donner l’absolution et une bonne note. Ce qui est gênant dans ce travail d’écriture, c’est qu’on les exhorte à renoncer à la violence sans qu’on les fasse s’interroger sur ses causes : déliquescence du milieu familial et perte de la filiation, ravages de l’ultra-libéralisme, hypocrisie de la massification de l’école, plus préoccupée de gérer les flux d’élèves au moindre coût en les tirant au forceps jusqu’au baccalauréat, indépendamment de leur niveau et de leur rythme. Il est seulement demandé aux « jeunes » des banlieues de se tenir tranquilles, faute de quoi les marchés et autres sommets de la mondialisation risqueraient de s’enrayer. »

L’hypocrisie est à son comble. D’un côté, on entend libérer la créativité des « apprenants » (une appellation qui ne manque par ailleurs pas d’ironie) en retirant ce qu’il peut y avoir de plus contraignant dans l’apprentissage, de l’autre, l’évaluation porte sur l’intériorisation insidieuse d’un certain rapport social. En somme, une sorte de pacte de non-agression réciproque : on ne vous impose pas notre culture, en échange veuillez ne pas contester notre vision du monde. Se forger un esprit critique est de plus en plus difficile au fur et à mesure que les exigences diminuent. Non seulement on ne met pas en place les conditions propices à l’éveil de la créativité mais de ce fait, il devient plus facile d’imposer des contraintes discrètes mais bien présentes.

Un parallèle se dessine dans le monde du travail, où deux mouvements contradictoires sont à l’œuvre. Le premier, déjà évoqué, est une des dernières modes du monde du management, à savoir la pensée « out of the box », l’exigence de créativité. Le second est la multiplication des règles qui brident, norment et orientent les employés [4]. L’école apprend alors quelque chose d’essentiel pour résister à cette « violence » du monde du travail : croire que l’on crée. Évidemment, cela est moins sain qu’une véritable éducation et un cadre professionnel propice à l’épanouissement de la créativité humaine. Dès lors on ne peut s’étonner des nombreux cas de burn/bore out. La mascarade ne fait pas toujours long feu.

L’école doit reprendre ses responsabilités que Mai 68 avaient condamnées. Après 50 ans de politiques qui abaissent le niveau d’exigence, un autre cap doit être donné. Évidemment, il n’est pas question de revenir à un apprentissage par cœur systématique. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » certes, mais l’âme n’est-elle pas définitivement ruinée sans science ni conscience ? L’éducation humaniste rabelaisienne cherchait un juste équilibre entre ces deux concepts. Réintroduire une exigence plus haute ainsi que la transmission de savoir est un préalable indispensable à toute recherche d’éveil de l’esprit critique et de la créativité des élèves.

Cela est d’autant plus indispensable que les premiers touchés sont les populations les plus défavorisées. Les considérations de Bourdieu sur une culture classique élitiste qui s’impose avec violence aux milieux populaires par l’École ont été traduites par une moindre exigence à ce niveau-là. La discrimination ne serait-elle pas plutôt de réserver ce savoir à une certaine élite, dans certains établissements ? Dans nombre de lycées, la dissertation de lettres est à peine si ce n’est pas du tout préparée pour le bac. Le commentaire de texte demande moins de connaissances et l’esprit du programme va dans son sens. Problème, la culture classique étant un moyen de sélection des grandes écoles, si l’École ne la transmet pas au plus grand nombre, les milieux au capital culturel élevé se reproduisent et l’ascenseur social est en panne. La classe préparatoire est le bouc émissaire idéal alors que les inégalités se créent avant ; elle est au contraire un formidable « égalisateur vers l’excellence ».

Les élèves ont trop longtemps été trompés par ces discours réducteurs pour finir avec une école qui ne remplit ni sa tâche de transmission de savoirs, ni celle de préservation et d’éveil du potentiel de nouveauté. Créons une nouvelle École avant que sa déliquescence ne détruise toute perspective d’avenir plus réjouissante que le creusement des inégalités.

Illustration : Edward Hopper, Automat, 1927 (Détail)

Sources et renvois

[1] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » in La Crise de la culture, 1961
[2] Claude Lévi-Strauss, « Propos retardataires sur l’enfant créateur », 1975
[3] « Bac de français, formation ou formatage ? », Sauvez les lettres, 2001
Un deuxième exemple pour les plus curieux ou moins convaincus : « Quant à leurs camarades des séries générales, ils étaient sommés de s’emballer sur le monde comme il va : « A l’occasion du Premier de l’An 2001, un responsable de l’État expose les raisons que l’on peut avoir d’espérer en un monde meilleur. Rédigez son discours. « Semonce serait faite à qui, faisant preuve d’esprit critique et d’un jugement autonome, dénoncerait les inégalités croissantes, les menaces écologiques, les dérives eugéniques de la techno-science, les risques de régression anthropologique, etc. Non, il faut seulement clamer sa foi dans le « meilleur des mondes » que nous concoctent nos dévoués gouvernants, nos managers pleins de sollicitude et tous nos prophètes techno-utopistes, qui se servent désormais du baccalauréat comme vecteur de propagande. »
[4] Lire sur le sujet Jean François Dupuy, La Faillite de la pensée managériale
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Antoine Bourdier

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2021).
Contributeur pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2021).
Contributor to KIP.