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La Coupe du Monde est une fête
Montage de Marianne pour KIP

La Coupe du monde : l’insignifiance de l’euphorie collective

En soirée networking, dans les milieux mondains et entre personnes bien sapées, le premier contact se fait souvent en demandant quelle est notre place dans les rapports de production : connaître le métier de son interlocuteur est évidemment le plus important, et quelqu’un qui ne produit rien n’est pas très intéressant. Dans les milieux plus pop, ou chez ceux qui se veulent par grandeur d’âme proches du peuple, on parle football. Et ce depuis très longtemps : que ce soit en France ou en Angleterre, ce sport est vite devenu le symbole du collectif qui prime sur l’individuel. Du socialisme qui prime sur l’individualisme, pour parler vite. « Le plus beau but était une passe », en somme, comme l’a écrit Jean Claude Michéa. Ce dernier, philosophe qui a beaucoup pensé le socialisme et le libéralisme, se désole du devenir business du football (et on le comprend). On ne sait pas pour autant à quel âge d’or il fait référence : de moins en moins de personnes ont vécu une Coupe du monde sans spots publicitaires des sponsors de l’équipe de France, sans voir à l’écran les mannequins dans les gradins qui regardent leurs copains jouer sur le terrain etc…

Mais il ne s’agit pas ici de critiquer encore une fois le grand méchant capitalisme, suppôt de Satan et du Dieu Argent, qui mange tout cru le football. Mais plutôt de critiquer (quelle activité réjouissante !) son devenir festif. Il s’agit de prendre un peu plus de hauteur, et de voir le vertige que peuvent nous donner les excroissances de la passion démocratique. Une passion qui force le monde à se réjouir ensemble du football. Qui aplatit les valeurs et les sports au nom de l’égalité. Qui méprise ces snobs aux esprits trop verticaux. Qui oblige à fonder l’unité nationale sur la fraternité (en se gardant de nous dire sur quoi fonder cette fraternité, sinon sur la fraternité elle-même : la tautologie est devenue le raisonnement le plus complexe de notre époque…). Qui, pour accomplir son grand dessein de façon la plus innocente, insouciante, insolente et inclusive possible, n’a que la fête à la bouche.

« L’ultime match […] peut être compris comme la preuve définitive que l’Empire hyperfestif est désormais seul capable de refaire l’unité nationale, de penser comme de panser les fractures de la société, et d’y créer le vrai et ultime Parti de la Fraternité. »

« De cette façon, la festivocratie a signifié clairement qu’en dehors d’elle, point de salut, et que l’état de perfection où elle est arrivée lui permet en même temps d’être le moyen d’expression de la révolte ou de la protestation des créatures opprimées. Ainsi est-il assez vite devenu socialement coupable de marquer la plus légère distance vis-à-vis de cette comédie ; et même moralement criminel de manifester envers elle la moindre hostilité ».

Philippe Muray, juillet-août 1998

L’équipe de France : notre nouveau gouvernement

C’est à l’équipe de France de déterminer notre grandeur, c’est à elle de prendre les bonnes décisions stratégiques, de frapper l’ennemi au bon moment, et de traiter le perdant diplomatiquement (avec fairplay, et de belles accolades entre capitaines). Et c’est quand l’équipe de France gagne que je suis fier d’être Français, et que je me mobilise pour elle (plus que pour aller voter, preuve que le destin de la communauté se fait autour de Griezmann et de son rasoir Gillette, et non plus autour des hommes politiques). Que j’aime mon pays, ma patrie, la République. Que je chante la Marseillaise avec les yeux mi-clos et la main sur le cœur, à l’américaine. Phénomène classique : la garantie de la fierté de la France s’est déplacée de l’Élysée au Stade de France. Le football est la continuation de la politique par d’autres moyens, en somme. Emmanuel Macron l’a bien compris, lui qui est si heureux que ses troupes aient gagné sur le terrain. Lui qui, quand de Gaulle faisait un salut militaire à ses généraux, dabbe avec Paul Pogba. Les journalistes ont ensuite titré que la victoire française avait été à l’image de la campagne du Président : motivée par un esprit ardent de conquête, et par l’envie de redonner à la France sa grandeur perdue. Bref, on modernise notre identité avec ce qu’on a sous la main : avant c’était avec hommes providentiels, des mythologies (pour parler comme Barthes), de la littérature et des manières d’être, c’est aujourd’hui avec de l’hystérie, un ballon de football et un mindset inclusif.

La fête insignifiante

La fête réussie est une danse, une comédie musicale bien balisée et scriptée : un cri qui sonne faux, un pas de danse mal assuré et assumé, ou imprévu par les partenaires, et c’est la solitude (c’est-à-dire le sentiment d’être exclu, d’être vu comme différent de la masse). La comédie de ce dimanche noir du 15 juillet 2018, pour le coup pas très musicale, était au même moment visible dans tout l’Hexagone : des millions de personnes déambulant et beuglant dans les rues et les cafés pour manifester leur joie (mais cette joie n’est pas celle de la victoire, ils ne pensaient pas aux joueurs en gueulant et en buvant leurs bières, seulement à s’éclater). Impossible d’échapper au chaos. Impossible de pouvoir ni même de désirer se soustraire à une liesse collective dont les motifs de déchaînement nous étaient les plus étrangers parce qu’ils nous semblaient creux au possible. On a eu raison d’en pointer les débordements les plus criminels (pillages, violences, agressions sexuelles…), mais une telle déambulation était déjà criminelle en ce qu’elle interdisait aux autres toute indifférence, voire toute hostilité, à l’égard de ce zoo ambulant. Car c’est la France des laissés-pour-compte qui marchait dans la rue, celle qui n’avait aucune raison d’être fière et heureuse des actions et exactions des hommes politiques. Il serait impossible, à notre époque si volontiers à visage humain (c’est-à-dire sentimentale), de ne pas vouloir par charité (ou pour s’amuser) s’y mélanger. Cette agglomération d’excités avait des airs de réunion politique (vu que la foule excédait de loin celle des amateurs de football) à une époque où il n’est possible de faire corps que par le déchaînement collectif, où seule cette comédie dérangeante et provocante est capable de former l’irréductible dénominateur de la France.

La Coupe du Monde est une fête, sans doute la plus agressive – et c’est sûrement parce qu’elle ne tient qu’à un but de dernière minute, une simulation de douleur réussie, où à l’entraînement d’une vingtaine de personnes qu’elle est si insignifiante, si fortuite, si contingente – parmi celles qui eurent lieu ces derniers mois : la Fête de la Musique, des pères, des mères, les festivals, la Gay Pride, la Techno parade, la Fête des Lumières à Lyon, les férias dans le Sud…

La fête permet le sentiment d’appartenance, ce qui est peut-être la pire contradiction qu’on entend continûment : la fête est un état, tandis que le sentiment d’appartenance est une identité. La fête est ponctuelle, fugace et éphémère tandis que l’appartenance s’inscrit sur le long terme. C’est à cette mascarade que nous avons à chaque fois, à des degrés plus ou moins différents, le déplaisir d’assister (quand ce n’est pas d’abord la critique amusée qui vient en tête). Autant donc nous éviter tout cela, et espérer la prochaine fois la défaite de l’équipe de France. Incorrect, mieux vaut s’arrêter là.

Illustration : Montage de Marianne pour KIP

Fiodor

Fiodor

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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