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Illustration de Martin Terrien

Le Costa Rica : origines et leçons d’un modèle atypique (1/2)

Le Costa Rica est à la mode. Que ce soit pour son tourisme vert, sa biodiversité abondante ou sa politique environnementale, il est souvent cité en exemple dans la lutte contre le réchauffement climatique. En Amérique latine, le Costa Rica est depuis plus longtemps encore considéré comme un modèle, tant il a réussi au XXe siècle à s’imposer comme un havre de stabilité et de démocratie dans une région frappée par les convulsions politiques et économiques.

D’où vient ce modèle ? Comment ce pays de 5 millions d’habitants a-t-il pu tirer son épingle du jeu parmi les géants ? Le modèle costaricien ne se limite pas aux promesses de neutralité carbone ou d’un tourisme « éco-friendly ». Il est le reflet d’une culture politique construite au fil des décennies, aux allures d’un message philosophique adressé au monde.

La construction du modèle costaricien

Commençons par un peu d’histoire. Le Costa Rica obtient son indépendance de l’Espagne en 1821 puis du Mexique en 1823. À l’exception d’une tentative d’invasion par un mercenaire américain dans les années 1850[1], il ne se passe pas grand-chose jusqu’en 1944. Le petit pays d’Amérique centrale est alors pris dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide qui s’ensuit.

Au cours de cette décennie, un homme domine : Rafael Ángel Calderón Guardia, dit Caldéron. Son affiliation politique est difficile à comprendre : originellement conservateur, il s’allie avec des communistes une fois au pouvoir, exproprie les allemands, qui font partie de l’élite économique, et instrumentalise l’armée à des fins électorales. En 1948, son dauphin est élu à la Présidence. Une opposition assez hétéroclite se forme alors, composée de réactionnaires, de conservateurs, de libéraux et de sociaux-démocrates. Pour la première et dernière fois de son histoire, le Costa Rica est en proie à la guerre civile. L’opposition sort victorieuse de cette guerre meurtrière. Or, à la surprise générale, l’opposition une fois au pouvoir met en œuvre le programme progressiste préconisé par les vaincus. Droit de votes aux femmes, aides sociales, budget accru pour l’éducation… Le programme de Caldéron est quasiment appliqué à la lettre… Mais à cette politique visionnaire s’ajoute une autre qui relèvera du génie : l’abolition constitutionnelle de l’armée.

Historiquement, l’institution militaire a joué un rôle décisif dans les sociétés latino-américaines au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle. Relations avec l’Église et l’élite terrienne, soutien des caudillos[2], elle a souvent été une force instrumentalisée et déstabilisatrice ; la guerre civile a fini par convaincre les Ticos[3] du danger des militaires. En abolissant son armée, le Costa Rica n’a-t-il pas réussi un coup de génie ? Importante source de dépense jusqu’alors, la suppression de l’armée financera de facto les ambitieuses réformes sociales, sanitaires et éducatives des années 1950. Depuis, il est coutume de dire que « le soldat costaricien est l’instituteur dans les écoles ». La suppression de l’armée eu une conséquence évidente : le pays échappe aux dictatures militaires et devient ainsi un havre de paix et de stabilité dans une région en proie aux convulsions politiques dans la seconde moitié du XXe siècle. On surnomme alors le Costa Rica « la Suisse de l’Amérique centrale ». Ce pacifisme lui vaut même la reconnaissance internationale quand Oscar Orias, l’un des caciques de la politique costaricienne, obtient en 1987 le prix Nobel de la paix pour ses activités en faveur de la paix en Amérique centrale.

Un nouveau tournant

C’est dans les années 1980 que le Costa Rica s’engage dans une nouvelle politique visionnaire. Depuis la guerre civile, le pays s’était peu à peu industrialisé, donnant lieu à une spectaculaire déforestation – à tel point qu’en 1980, deux tiers de l’aire forestière du pays avait disparu : une véritable tragédie des biens communs. Le gouvernement conservateur prend alors la décision de stopper ce désastre écologique en créant des parcs nationaux protégés. Jusqu’à 25 % du territoire national finira par en faire partie.

Cette politique aura trois conséquences. Tout d’abord, se forme au Costa Rica un écrin exceptionnel de biodiversité. Aujourd’hui, il concentre près de 6 % de la biodiversité mondiale, alors qu’il ne forme que 0,05 % de la surface de la Terre ! Plus encore, il devient un pionnier dans la lutte contre le réchauffement climatique. En 2017, 99 % de l’électricité du pays provient d’énergies renouvelables. En 2018, le Costa Rica réussit l’exploit de tenir 266 jours sans énergies fossiles… Le gouvernement s’est même fixé pour objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2021. Il compte le faire en « exploitant » toutes ses ressources naturelles, mais cette fois dans le bon sens : un projet de trois centrales géothermiques prévoit ainsi d’utiliser l’énergie volcanique des principaux volcans du pays. 

La troisième conséquence de ce tournant écologique est économique : le Costa Rica se spécialise dans le tourisme « vert », tirant profit de sa flore et de sa faune. En 2008, le nombre de touristes atteint pour la première fois la barre des deux millions. Le tourisme est ainsi la première source de revenu du pays, équivalente à 6,5 % du PIB en 2017, et permettant au gouvernement de réinvestir dans les secteurs d’avenir et les plans de décarbonisation. 

Pura Vida !

Enfin, ce tournant écologique a surtout consolidé l’image d’un pays où il fait bon vivre, symbolisé par l’expression Pura Vida ! 

L’entraîneur du Real Madrid Zinédine Zidane, après son troisième sacre en Ligue des Champions en mai 2018 : « c’est Pura Vida, comme le disent certains joueurs. »[4]

En 1980, les Costariciens jouissaient d’un bon niveau de vie, du moins relativement au reste de la région. En effet, si le Costa Rica est « la Suisse de l’Amérique centrale », ce n’est pas seulement pour son pacifisme. Une bonne éducation – l’école y est gratuite et obligatoire depuis 1869, avant la France de Jules Ferry -, de bons hôpitaux et des aides sociales convenables expliquent pourquoi le costaricien vit plutôt bien. Mais le Pura Vida va au-delà de ces considérations du niveau de vie. C’est un état d’esprit. Signifiant littéralement « la vie pure », il est l’équivalent de « la vie est belle », utilisé par les costariciens à tout-va : « ¿Cómo estás? Pura Vida. Bueno nos vemos, ¡Pura vida! » [Comment vas-tu ? Pura Vida. Bon, au revoir, Pura Vida]. Ironiquement, cette expression est tirée d’un film mexicain, Pura Vida (Gilberto Martinez Solares, 1956), que les Ticos reprirent, heureux de la référence au mode de vie costaricien.

Ce n’est pas un hasard si des scientifiques ont qualifié la péninsule de Nicoya (côte pacifique[5]) de « zone bleue »[6], terme désignant des régions du monde où la longévité observée est largement au-dessus de la moyenne. Ces zones bleues jouissent d’un haut niveau de vie du fait d’une combinaison spécifique entre caractéristiques locales (régime alimentaire végétal), habitudes culturelles (absence de stress) et environnement sain. Cette recherche menée par National Geographic a donc renforcé l’image d’un pays « cool », adepte d’un carpe diem de la nature ; en bref, d’un paradis vert où il fait bon vivre.

Comment les Costariciens de Nicoya s’alimentent[7]

Le 30 juin 2014, le Costa Rica bat la Grèce aux tirs au buts et se qualifie pour la première fois pour les Quarts de finale de la Coupe du Monde. Tout le pays explose de joie face à ce succès historique. Cette victoire est apparue pour beaucoup comme la consécration du modèle costaricien, anomalie de l’histoire, où un nain parmi les géants trace son propre chemin. Mais la comparaison du Costa Rica avec un « paradis vert » ne relève-t-elle pas, elle aussi, d’un certain mythe ? Le Pura Vida décrit-il bien la situation réelle dans laquelle vivent les Ticos ? Le Costa Rica, subissant de plein fouet les turbulences du XXIe siècle, ne voit-il pas son horizon s’assombrir ?

La suite avec « Les mythes et défis du Costa Rica (2/2) ».

Pour davantage d’information :

https://es.wikipedia.org/wiki/Historia_de_Costa_Rica

Le plan de décarbonisation

https://presidencia.go.cr/comunicados/2019/02/sintesis-plan-nacional-de-descarbonizacion-2018-2050/

« Costa Rica: un caso de éxito »

https://elpais.com/economia/2017/05/04/actualidad/1493916865_123722.html

Sources et renvois

[1] En 1855, le flibustier (mercenaire à la tête de groupes armés privés) William Walker tenta de conquérir l’Amérique centrale pour y créer son propre pays. Une coalition des pays d’Amérique centrale s’opposa à lui et, vaincu, il fut fusillé en septembre 1860 à Trujillo (Honduras). Cette guerre amplifia le sentiment national du Costa Rica et des pays d’Amérique centrale.

[2] Originellement, le terme « caudillo » apparaît en Espagne au XVIIe siècle pour désigner un chef charismatique à la tête d’une armée ou d’une province. Étymologiquement, il viendrait de l’Andalousie musulmane, « caid » signifiant « gouverneur ». Les caudillos se généralisent en Amérique latine au XIXe siècle au point de devenir un phénomène politique, social et culturel symbolique de la période. Les caudillos latino-américains sont souvent des militaires qui accèdent au pouvoir à la suite de coups d’État, renversant alors des républiques fragiles. Le caudillisme la principale cause des convulsions politiques que l’Amérique latine doit faire face aux XIXe et XXe siècles.

[3] On appelle familièrement les Costariciens « Ticos ».

[4] Il reprend à son compte l’expression costaricienne dont est friand Keylor Navas, à l’époque gardien de l’équipe madrilène.

[5] La côte pacifique se fait appeler ainsi car elle donne sur l’Océan Pacifique. Le Costa Rica est bordé par l’Océan pacifique à l’ouest et par les Caraïbes à l’est.

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Blue_Zone.

[7] https://www.bluezones.com/exploration/nicoya-costa-rica.

Diego Davo

Diego Davo

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

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