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Le Contrat social 2.0

L’avènement d’Internet était censé améliorer la liberté d’information dans le monde. On pensait que les flux d’information allaient se développer jusqu’au point où même les vieux États-nations ne pourraient leur résister. Les premiers téléphones portables ont permis de se passer des téléphones fixes et de connecter les gens entre eux. Puis, au début du siècle, des entreprises comme Yahoo et Google ont démocratisé l’accès à l’information avec leurs moteurs de recherche et ont révolutionné les communications avec l’envoi gratuit d’emails. Des initiatives comme Wikipédia, quant à elles, ont permis de rassembler la majorité des connaissances de l’humanité.

Facebook, Instagram, Twitter et WhatsApp entre autres, ont inventé une nouvelle manière de se connecter et d’interagir avec les gens autour de nous. Uber, Airbnb, Tencent, entre autres, ont changé notre manière de consommer et ont révolutionné des industries établies depuis des dizaines d’années. Tout comme le développement du smartphone, on ne peut échapper à Internet. Nos vies y sont liées, au point qu’il nous semble aujourd’hui impossible d’appartenir à la société sans être connectés.

Cependant, il y a un revers à la médaille. La confiance « aveugle » que la plupart d’entre nous accordons à ces entreprises a influencé la manière dont le monde occidental post-Seconde Guerre mondiale s’est construit, tant politiquement que socialement. Comme l’a récemment affirmé le fondateur et PDG d’Alibaba durant une commission du Parti Communiste chinois : « Le système politique et légal du futur est inséparable d’Internet, inséparable du big data » [1].

Les vieux États-nations ont bien accueilli Internet, et, dans certains cas, en ont même pris le contrôle. Les régimes autoritaires comme la Chine se protègent des flux libres d’information, et utilisent de plus en plus le big data pour contrôler leurs citoyens [2]. La Russie a fait de l’information une arme, modernisant la propagande, la rebaptisant « fake news ». Dans le monde occidental, des acteurs indépendants ont utilisé Internet pour améliorer leurs avantages compétitifs. Le président Trump, les militants pro-Brexit et le président Macron ont tous utilisé des publicités ciblées sur Internet pour toucher l’électorat et les ont adaptées pour obtenir plus de votes. Même des acteurs non-étatiques comme Daesh utilisent Internet pour atteindre leurs buts.

En parallèle, les fuites de données massives se sont multipliées (Equifax en 2017, Sony en 2011), Facebook a diffusé des fake news chez près de 126 millions d’Américains et « to google » est devenu un verbe en Anglais. Nous y passons tellement de temps que, lorsqu’on y pense, Google connaît tout de nous : notre nom, notre adresse et nos amis. Google pourrait même savoir ce que nous pensons, nos projets ou encore nos secrets les plus enfouis.

Même en sachant cela, nous continuons à utiliser, faire confiance et envoyer nos données à des entités qui doivent rendre des comptes à leurs actionnaires, et non à leurs utilisateurs. On pourrait avancer que c’est un choix personnel et que n’importe qui peut choisir de ne pas utiliser le service proposé. Cependant, dans un marché de plus en plus concentré, le simple choix de vouloir ou non posséder un smartphone est devenu une question de vouloir ou non participer à la société. On attend – si ce n’est requiert – de nous que nous soyons en permanence connectés à Internet parce que notre travail et notre vie sociale – ou même amoureuse – en dépendent.

Être connecté a ses conséquences, bien sûr, et nous en connaissons la plupart. Je ne suis pas un partisan de la théorie du complot. Je ne pense pas que les Big Tech sont fondamentalement mauvaises et cherchent à dominer le monde. Après tout, Apple s’est bien dressé contre le gouvernement fédéral des États-Unis et Google contre le gouvernement chinois. Cependant, les principales motivations et les bonnes intentions peuvent être détournées.

Prenons l’exemple du « Trust Project ». Mené par Sally Lehrman et des partenaires externes tels que Twitter, Bing, Facebook, Google et plus de 75 acteurs du monde des médias tels que le Washington Post, The Economist, BBC ou AP, son but est de « développer des standards de transparence qui permettent d’évaluer facilement la qualité et la crédibilité du journalisme ». À l’aide de ces partenaires, le projet a développé des « indicateurs de confiance ». Ce sont des indicateurs sur le média, le journaliste et l’information présents dans chaque article. Avant d’être mis en ligne, quelques lignes de code HTML les représentant sont insérées dans l’article, afin qu’il puisse être évalué par les algorithmes de machine learning. Ainsi, Bing, Facebook, Google et Twitter peuvent « mettre en avant des informations de confiance pour leurs utilisateurs » [3].

Même s’il est indiscutable que combattre les fake news est un but nécessaire et honorable, des questions surgissent. Comment faire confiance à des algorithmes construits pour sélectionner des informations éthiques et sures si leurs auteurs ont déjà un passé sombre [4] ? Si une presse libre est le but ultime d’un système démocratique, comment pouvons-nous attendre d’entreprises avec des intérêts propres qu’elles portent ce qui relève de l’intérêt général ?

Dans son œuvre majeure Le Traité du gouvernement civil, John Locke défend la thèse selon laquelle les hommes sont par nature libres et égaux. Il y soutient que les peuples ont des droits fondamentaux indépendants des lois spécifiques à la société dans laquelle ils vivent. Selon Locke, la gouvernance politique légitime résulte d’un contrat social dans lequel les hommes à l’état naturel ont volontairement donné leurs droits fondamentaux au gouvernement afin d’améliorer leurs conditions de vie.

La facilité que nous procurent Internet et les entreprises qui y opèrent semble être suffisante pour que nous ne remettions pas en cause leur capacité à occuper une partie importante de nos vies et à être les garants de l’information que l’on trouve sur le web. Chaque fois que nous acceptons les conditions d’utilisation d’un site, nous abandonnons volontairement une partie supplémentaire de notre liberté. On pourrait avancer que ce choix est la base d’un renouvellement du contrat social de Locke, une version où l’on ne choisit pas d’être administré par un gouvernement qui a une obligation de résultat mais où nous choisissons d’abandonner notre intimité et notre liberté individuelle au profit d’une satisfaction accrue du consumériste qui sommeille en nous.

La question fondamentale est celle de l’obligation de résultat, ce que l’on doit. Locke disait que puisque les gouvernements existent grâce au consentement des peuples qui souhaitent protéger leurs intérêts individuels, s’ils faillissent à leur mission, ils doivent être dépouillés du pouvoir et remplacés par de nouveaux gouvernements. Dit comme cela, on pourrait penser aux révolutions mais, dans des démocraties, cela signifie simplement l’absence de réélection. Google, Facebook et al peuvent faillir à leur mission, l’ont d’ailleurs déjà fait, mais ils semblent pourtant too big to fail, trop importants pour être remplacés dans l’immédiat. Serions-nous prêts à nous révolter contre leur statut et être mis à l’écart de la société, ou encore dépourvus de la possibilité de faire une rapide recherche Google pour s’ôter d’un doute ? Et qu’est-ce qui nous laisse penser que des concurrents potentiels ou des remplaçants pourraient faire mieux ?

Dans tous les cas, Internet ne cesse de porter ses fruits. Grâce à lui, des millions d’emplois ont été créés et continuent à l’être, une nouvelle révolution industrielle est en marche et une quantité importante de richesses ont été créées par les acteurs de l’industrie. Même les monnaies sont mises au défi avec le bitcoin. Nous vivons dans un monde plein de possibilités, mais cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas penser aux conséquences de ces avancées.

Serions-nous en train de passer une nouvelle version du contrat social de Locke, une version 2.0, si l’on préfère ? Ou bien suivons-nous les géants du net tels des moutons de Panurge ? Je préférerais croire à la première possibilité.

Traduction : Julie Andrieu

Illustration : Montage par Hugo Sallé pour KIP
Godfrey Kneller, Portrait of John Locke, 1697

Sources et renvois
[1] The Wall Street Journal, « China’s Tech Giants Have a Second Job: Helping Beijing Spy on Its People », 30/11/2017
[2] The Trust Project, Frequently Asked Questions
[3] The New York Times, « We Can’t Trust Facebook to Regulate Itself », 19/11/2017
et The New York Times, « As Google Fights Fake News, Voices on the Margins Raise Alarm », 26/11/2017
[4] Matthew Quint et David Rogers, Colombia Business School, « What Is the Future of Data Sharing? », Octobre 2015
VIcente Futscher

VIcente Futscher

Étudiant portugais en M1 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
Portuguese student in M1 at HEC Paris. Writes regularly for KIP -on what he thinks are pertinent subjects.

Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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