KIP
Les Trois Singes de la Sagesse
Montage de Hugo Sallé pour KIP

La complaisance de la gauche n’est pas un mythe inventé par l’extrême-droite, c’est une réalité

Jésus-Christ descendait sur Terre pour apporter la paix et unir les peuples. 2 000 ans plus tard, il y a un nouveau sauveur, une nouvelle âme pure qui se dresse face à la violence du monde pour protéger les plus fragiles. Ce nouveau Christ, c’est Edwy Plenel.

Enfin trêve de plaisanterie. Cela fait maintenant des années qu’Edwy Plenel, un des fondateurs de Mediapart, traverse les plateaux de télévision en se faisant passer pour la grande figure morale sur les questions de l’islam radical, comme étant le protecteur des musulmans de France avec son livre Pour les musulmans, en suppliant à chaque fois les Français de ne pas faire d’amalgame. C’est également celui qui accuse Finkielkraut, Bruckner ou encore très récemment Charlie Hebdo, de « stigmatiser » les musulmans de France, pire même dans le cas de la presse satirique, de faire la « guerre aux musulmans » (même s’il s’en est excusé après-coup) [1]. Car oui, après plus de 250 morts au nom d’un islam politique qui n’implique pas les musulmans de France mais l’islam, oui, il faut bien qu’un être aussi puissant qu’Edwy Plenel vienne nous rappeler de rester sage et de ne pas sombrer dans les exactions du passé.

Merci Edwy Plenel, et merci la gauche complaisante, de rappeler à la France de ne pas faire d’amalgame, car cela est bien connu, les Français sont profondément stupides et confondent musulmans et terroristes. C’est tellement fréquent que, même après les attentats du Bataclan, les actes islamophobes ont chuté de 58 % au début de l’année 2016 [2]. Oui en effet, les Français sont connus pour avoir commis des centaines d’exactions après les attentats, ils sont connus pour ne faire aucune différence entre les gens, ils sont aveugles et ont besoin de grands messies pour voir la réalité en face. Bref, il ne s’agit pas ici de faire un réquisitoire contre l’islam politique, mais contre une partie de la gauche, qui va du PCF à une aile de l’ex-PS en passant par l’immense majorité des Insoumis, qui se montre complaisante depuis trop longtemps envers une politisation de l’islam dont il faut parler, et contre laquelle il faut s’insurger, et qui ne semble pas voir que les Français n’ont pas de problème de vue et savent distinguer les musulmans et les terroristes, contrairement à ce qu’on entend souvent.

Alors on peut déjà voir arriver au loin des hordes de lecteurs enragés se disant que celui-là encore, va nous lâcher le bon vieil argument d’extrême-droite « d’islamo-gauchiste », terme supposément inventé par les islamophobes. Or, comme le rappelle Pascal Bruckner dans son livre Un Racisme imaginaire (2016) [3], certains datent le rapprochement entre la gauche et l’islam radical à un texte de 1994 du leader du SWP (Socialist Workers Party en Grande-Bretagne), s’interrogeant sur la stratégie à mener pour rallier les radicaux à la cause de l’anticapitalisme. Constatant l’échec du modèle communiste après la chute du mur et l’explosion du bloc soviétique, le trotskisme anglais a vu dans les islamistes radicaux le dernier rempart contre le capitalisme impérialiste américain. Cette vision est toutefois contestée, et l’origine du concept reste encore floue.

La complaisance de la gauche tient en deux points : d’une part son incapacité à parler d’islam sans se crisper et sans crier la formule magique digne de Poudlard « padamalgam », et d’autre part son rejet de la faute des actes terroristes sur une infrastructure sociale inégalitaire.

D’abord, en effet, la gauche complaisante a du mal à parler d’islam (tout comme la droite ne s’y risque plus sauf avec le retour de la droite dure de Laurent Wauquiez). Sans doute, et certains en font l’hypothèse, parce que les musulmans représentent historiquement un socle stable d’électeurs pour elle : 17 % des musulmans ont voté pour Benoît Hamon en 2017 et 37 % ont voté Jean-Luc Mélenchon [4], le chiffre est allé jusqu’à 57 % pour François Hollande en 2012 dès le premier tour [5]. Aux États-Unis, Bernie Sanders et Hillary Clinton avaient le plus séduit les personnes de confession musulmane. Mais la question électorale suffit-elle ?

La gauche complaisante essaie depuis des décennies de s’approprier le fameux « monopole du cœur » [6]. Elle serait la seule capable de compassion, d’amour de l’autre, dans cette société de « l’individualisme », de la « cupidité », de la domination des uns sur les autres que Jean-Luc Mélenchon déteste tant [7]. Ainsi, défendre ceux qui s’apparentent aux nouveaux opprimés d’un Occident narcissique est un moyen tout trouvé de s’emmitoufler dans un drap de la conscience morale parfaite. Yves Michaud décrit notamment comment la bienveillance des uns envers les autres répond en fait à une volonté très égoïste de se sentir comme moralement bon, d’acheter son propre salut moral à coups d’aides intéressées [8]. On pourrait transposer son analyse, sans pervertir sa pensée, au cas de la gauche complaisante envers l’islam radicalisé. La gauche complaisante sait capter partout, dans le sol, dans les airs, dans les âmes, la souffrance des minorités, elle seule sait les entendre pour les faire éclater au grand jour face aux dominants. Et tous ceux qui ne sont pas d’accord, tous ceux qui souhaitent critiquer l’islam, un fait tout à fait autorisé par le droit français à l’image de la religion catholique ouvertement critiquée et ayant subi pléthore de blasphèmes depuis des siècles, seront alors taxés d’islamophobes. Un concept sans fondement qui, selon Pascal Bruckner, empêche les musulmans réformateurs de s’exprimer car ils risqueraient selon d’autres de desservir leur foi, et qui empêche également l’Occident de questionner cette religion au nom du respect des minorités. En d’autres termes, la gauche complaisante monopolise le discours moralisateur, au lieu de laisser les mieux placés en parler, à commencer par les penseurs musulmans réformateurs. Pourquoi Edwy Plenel bénéficie-t-il d’autant de visibilité à la télévision et à la radio alors que les penseurs musulmans réformateurs ont pendant ce temps du mal à se faire entendre dans l’espace médiatique et que cela soit dans des ouvrages sous-médiatisés, comme L’Islam en débat, publié par Courrier International où sont recueillies entre autre les pensées de philosophes musulmans, qu’ils peuvent le faire librement afin d’éclairer le débat, de lui donner de la hauteur et surtout plus de diversité ? Leur avis mérite d’être relayé pour le bien du débat public.

Enfin, la complaisance de la gauche tient son défaut majeur dans la façon dont elle explique la radicalisation de l’islam en France. L’explication primordiale, celle qui met un terme au débat, consiste simplement à souligner que c’est « l’échec de la République ». La République a oublié ses enfants dans les quartiers, elle les a délaissés dans la pauvreté, l’isolement, la solitude. Et une réponse possible, c’est de tomber dans le radicalisme islamique, dans la haine de l’autre et de ses différences au moment même où les recruteurs profitent de cette détresse sociale. Finalement, la République ne serait que responsable de ces maux. Même s’il est impossible de les excuser, on peut les expliquer par la société. Une vision tout à fait louable, et qui ne peut être totalement contestée. Mais cette vision marxiste (au sens sociologique du terme), considérant que l’infrastructure sociale et économique fondée sur des discriminations envers les minorités ethniques, sur la domination de groupes entiers par d’autres via un système économique inégalitaire, ne doit pas s’imposer comme la seule. Comme l’a souligné Jean-Michel Fauvergue, ex-patron du RAID, on aurait tort de résumer le conflit entre les djihadistes et l’Occident à un rapport de vengeance, car « ils ne haïssent pas ce que nous avons fait, comme la colonisation, mais ils haïssent ce que nous sommes, ce que nous représentons, nos valeurs » [9]. Car la radicalité ne naît pas que de la pauvreté et de l’isolement, mais aussi d’idées. Elles n’ont pas été inventées, elles sont tirées d’une interprétation critiquable d’une structure théologique fondée sur les livres sacrés. Elles proviennent des tréfonds de l’idéologie du djihad que l’on aurait tort de résumer à « l’effort sur soi », des dangereux discours du wahhabisme saoudien diffusés en masse à la télévision publique dans les pays de la péninsule arabique. La gauche complaisante refuse de mélanger islam radical et islam tout court, comme si l’islam radical ne s’inspirait de rien. Si les radicaux se revendiquent de l’islam comme une branche théologique affiliée, alors il y a bien un lien, qu’on le veuille ou non, un lien théologique et idéologique, aussi noir soit-il, aussi dangereux soit-il quand bien même les musulmans pacifiques (l’immense majorité d’entre eux) souhaiteraient ne pas le voir exister, et ce à juste titre. Au lieu de diversifier les explications du phénomène, elle se cantonne à une explication marxiste, qui nécessairement rejette la faute sur la structure sociale et économique, et se permet, comme Edwy Plenel l’avait fait face à Alain Finkielkraut lors d’un débat ouvert [10], d’accuser ceux mettant en évidence l’importance d’une explication weberienne et civilisationnelle de ne faire que stigmatiser et attiser la haine, ou mieux encore, de « faire le jeu du FN ».

La gauche complaisante a tort de sous-estimer la guerre des idées qui se trame derrière les actes djihadistes. Elle n’ose pas questionner les idées qui se cachent derrière le fondamentalisme islamique, sans doute de peur d’y perdre trop. Sans se poser les bonnes questions, elle formule surtout des réponses incomplètes. Alors, en préférant ne rien dire, sauf qu’il ne faut justement rien dire, la gauche complaisante bloque le débat d’idées, empêche toute progression sur des sujets aussi fondamentaux que ceux-ci, et surtout, laisse le champ libre à des idéologues d’extrême-droite de poser la question de l’enjeu idéologique et civilisationnel, cette fois-ci dans des termes inconstructifs et de surcroît dangereux.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] Edwy Plenel se défend, « Mediapart-Charlie Hebdo : Edwy Plenel regrette l’expression « guerre aux musulmans » », Le Parisien, 1er décembre 2017
[2] D’après les enquêtes de l’ONCI (Observatoire National Contre l’Islamophobie), Le Monde, 31 janvier 2017, « Les actes antimusulmans en forte baisse en 2016 »
[3] Pascal Bruckner, Un Racisme imaginaire, 2016, Grasset
[4] Résultats d’un sondage Ifop pour Pèlerin, relayé par Libération le 25 avril 2017
[5] D’après un rapport Ifop de Jérôme Fouquet, publié en 2012
[6] Débat présidentiel entre Valéry Giscard D’Estaing et François Mitterrand, 10 mai 1974
[7] Ce qu’il déclare dans L’Émission politique du jeudi 30 novembre 2017 sur France 2
[8] Yves Michaud, Contre la bienveillance, Les Essais Stocks, 2016
[9] Jean-Michel Fauvergue sur le plateau d’On n’est pas couchés, 21 octobre 2017
[10] Débat ouvert entre Alain Finkielkraut et Edwy Plenel sur Arte
Diogène

Diogène

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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