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Christophe Guilluy, le géographe parisien qui criait dans le désert français

Tout le monde s’inquiète de la souffrance des classes sociales défavorisées. Tout le monde veut les aider. Certains s’en font même les porte-paroles. Mais combien les connaissent vraiment ? Voilà la question qui anime l’ensemble de l’œuvre de Christophe Guilluy, qui se focalise sur l’étude de la ville et des disparités entre les territoires français. Bien que ce soit Fractures françaises [1] qui ait fait connaître ce géographe clivant, c’est surtout sa définition de la « France Périphérique » [2] qui lui a donné une renommée publique. Son dernier livre, Le Crépuscule de la France d’en haut [3], a lui aussi rencontré un grand succès. Mais, dans ce triptyque qui constitue le cœur de la théorie de Guilluy, le concept de « France périphérique » occupe une place centrale.

Pour le résumer rapidement, le géographe cherche à expliquer, dans l’héritage de Jean-François Gravier (Paris et le désert français, 1947), les divergences socioculturelles et politiques croissantes au sein de la société française. Pour cela il divise la France en trois grandes parties – même s’il existe évidemment des nuances entre chaque groupe :

Les métropoles mondialisées (il en compte une quinzaine) et gentrifiées où triomphent le modèle libéral et celui de la société ouverte. Ce sont elles qui ont massivement voté en faveur d’Emmanuel Macron : 90 % des voix au second tour à Paris, contre 66% à l’échelle nationale. Elles représentent environ 40 % de la population totale. Il les qualifie de « France d’en haut » et les accuse de déconnexion croissante avec le reste de la population.

Les banlieues ethnicisées où la mondialisation libérale cohabite avec des valeurs traditionnelles – notamment religieuses. Elles se situent principalement autour des grandes métropoles, et souffrent d’un manque chronique de mixité sociale (« entendez “ethnique” » nous dit Guilluy) même si elles ont l’avantage d’être à proximité de grands bassins d’emplois facilement accessibles grâce aux transports publics.

La France périphérique et populaire qui se trouve aussi bien dans certaines zones périurbaines que dans les campagnes marginalisées – la fameuse « diagonale du vide » -, et qui est plutôt réticente à la mondialisation, du fait notamment de la disparition progressive des services publics (transports, santé, éducation…) et d’inquiétudes identitaires. C’est cette France qui a mis en danger le traité de Maastricht en 1992 et qui a rejeté le référendum de 2005.

Ce qui a fait le succès du concept de « France périphérique », au-delà des critiques qu’il a pu susciter dans certains milieux universitaires – notamment sur des questions techniques -, c’est son efficacité pratique et le fait qu’il puisse être généralisé à d’autres pays occidentaux. On ne peut pas comprendre le Brexit ou l’élection de Donald Trump si l’on ne s’intéresse pas aux votes de l’Angleterre et de l’Amérique « périphériques ».

D’ailleurs, d’autres intellectuels, à l’étranger, vont dans le sens de Christophe Guilluy. C’est le cas notamment du journaliste anglais David Goodhart, qui a publié en 2017, The Road to Somewhere, The Populist Revolt and the Future of Politics (C. Hurst & Co). Dans son livre, il oppose deux Angleterres, celle des Somewheres et celle des Nowheres. Les Somewheres sont les gens qui sont « nés quelque part » [4], et qui y sont restés, qui ont pour la plupart « perdu la mondialisation » et perçoivent cette dernière comme étant néfaste. En face, pour grossir le trait, il y a l’Angleterre des gens qui n’ont « pour seule patrie que leur ordinateur portable » – l’expression est de Jean-Claude Michéa.

Si l’on met de côté les débats entre universitaires, qu’est-ce qui explique que la théorie de Guilluy ne soit pas vraiment reprise dans le champ politique ? Pourquoi aucun parti n’exploite-t-il véritablement son travail ?

D’abord, le géographe subit le contrecoup de la virulence de son style. Sa plume de polémiste pousse certains contradicteurs à l’accuser de « faire le jeu du Front National », ce qui risque de le rendre infréquentable. Citons ici, à titre d’exemple, un passage de La France périphérique où il évoque le rapport des élites mondialisées à l’immigration :

« Ces couches supérieures sont celles qui sont le plus ouvertes sur la question de l’immigration. Cela n’est pas surprenant puisque ces catégories sont aussi celles qui ont les moyens de la frontière avec l’autre, celles qui peuvent réaliser des choix résidentiels et scolaires qui leur permettent d’échapper au “vivre véritablement ensemble”. » Christophe Guilluy, La France Périphérique

Il récidivera dans Le Crépuscule de la France d’en haut, en fustigeant la « Ville ouverte à 15.000 € le mètre carré ».

Cependant, ce qui dérange (pour ne pas dire démange) le plus chez Guilluy (pour ne pas dire guili), c’est qu’il se revendique publiquement de gauche, comme David Goodhart d’ailleurs, qui est membre du Labour depuis qu’il a 20 ans. Libération avait encensé son livre La France périphérique (2014) à sa sortie, le qualifiant de « crucial », mais semble avoir revu ses positions depuis, notamment après la parution du Crépuscule de la France d’en haut (2016), comme le montre l’article intitulé « Christophe Guilluy, géographe de gauche célébré par toutes les droites réunies » (Libération, 29/09/2016). Il est de plus en plus accusé d’anti-élitisme, voire de complotisme.

Son grand tort, sa grande subversion, est de ne pas émettre de jugement moral contre les personnes qui votent pour le Front National. Pire, il va jusqu’à justifier leur choix en parlant « d’intérêts de classes », et c’est là le blasphème insupportable pour la gauche caviar sociale-libérale.

En fait, le problème de la théorie de Guilluy, c’est que le seul parti qui reprend (sans le citer, et peut-être même sans le connaître vraiment) ce thème de la « France périphérique » c’est le Front National, comme le montre le traditionnel discours annuel de Marine Le Pen à Brachay, un village de 55 habitants enclavé dans la diagonale du vide.

Les autres partis ont déserté le désert français, absent des « débats » d’avril 2017, au point qu’il fallut qu’un candidat à l‘élection présidentielle, Jean Lassalle, incarne cette question pour qu’elle apparaisse sporadiquement dans les échanges. Et encore, on peut s’interroger sur la qualité de ses interventions [5], puisque le candidat a plus été écouté pour sa bonhomie madrée que pour le fond de son discours. C’est le candidat rigolo, le gentil guignol pour qui l’on vote quand on n’a pas envie de voter pour les autres. Le seul qui ne nous ment pas. C’est aussi peut-être, et là c’est plus grave, l’image que se font les citadelles médiatiques de la ruralité : vieillissante, paumée, inoffensive.

Il faut rompre avec cette image. Il est temps que les dirigeants politiques actuels et futurs lisent Christophe Guilluy, et prennent la mesure de la souffrance (en un mot ?) dans laquelle se trouve la « France périphérique », sous peine de se voir infliger une déroute électorale prochainement, où les larmes [6] et le mépris [7] ne laisseraient aucune place à la compréhension.

Illustration : Montage pour KIP, Hugo Sallé

Sources et renvois
[1] Fractures françaises, Bourin Éditeur, 2010
[2] La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014
[3] Le Crépuscule de la France d’en haut, Flammarion, 2016
[4] Georges Brassens, « La Ballade des gens qui sont nés quelque part »
[5] Best of Jean Lassalle
[6] Puremédias, « Quotidien » : Une jeune femme du public fond en larmes durant la nuit américaine de TMC
[7] Tweet de Bernard-Henri Lévy

François

Étudiant français en L3 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.

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Jouy-en-Josas, France

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