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Cet article vous rendra immoral
Montage d'Hugo Sallé pour KIP

Cet article vous rendra immoral

En matière d’altruisme, ce n’est pas l’intention qui compte.

Les voyages humanitaires : un altruisme immoral

Applaudissez ! Jean Altruisme, étudiant en école de commerce aux vastes ambitions, s’en va sauver l’Afrique !
Armé d’un billet aller-retour Paris-Dakar à 800 euros, dont les émissions de CO2 seront comparables aux émissions annuelles d’un Sénégalais moyen, il ira sereinement servir son prochain.

Bien sûr, quand on sait que le voyage humanitaire est devenu un quasi prérequis aux entretiens de personnalité, autant qu’une ligne ultra récurrente des CV tout beaux tout neufs des étudiants d’écoles de commerce, il y a de quoi être sceptique quant aux véritables motivations de Jean et de ses dévoués camarades… Mais Jean n’est pas un cynique ! Il est même absolument sincère : la misère l’écœure profondément, il rêve de l’éradiquer. Et les yeux brillants des enfants de la brousse sénégalaise pendant les cours de français qu’il dispense, ou leurs rires immenses envahissant la cour de récré ensablée pendant les jeux qu’il organise, sont les gages de sa bienfaisance. Qu’elle est belle la joie de vivre de ces gosses, sœur paradoxale de la misère ! Et quelle heureuse légèreté accompagne le plaisir pur et innocent d’aider son prochain ! Comment ne pas penser que Jean agit pour le mieux ? Lui a décidément l’esprit tranquille…

Car dans sa fièvre généreuse, sans doute ignore-t-il que la malaria touche plusieurs centaines de millions de personnes chaque année, principalement des enfants et des femmes enceintes d’Afrique subsaharienne, qu’elle est l’un des principaux freins au développement des pays touchés, que les enfants atteints subissent des dommages psychologiques permanents et accumulent des retards scolaires gigantesques, et qu’avec le prix de son billet d’avion, 700 personnes auraient pu s’en prémunir en acquérant une moustiquaire.

Sans doute aussi, dans son euphorie philanthropique, Jean n’a-t-il jamais entendu parler de la trachome. Vous non plus ? Figurez-vous une grosse conjonctivite assortie d’un œdème aux paupières, qui s’accompagnerait rapidement d’une hypertrophie croissante de la cornée, et finirait, à coup de surinfections, de cicatrisations obstructrices des voix lacrymales et d’ulcères, par provoquer une cécité partielle ou totale. À coup sûr, Jean ignore que cette saloperie infectieuse touche plusieurs millions de personnes chaque année, principalement des enfants et des femmes d’Afrique (pour changer), et que le traitement ne coûte que quelques dizaines d’euros.

Le grand donneur de leçons que je suis fut un jour lui aussi propulsé à 950 km/h à bord d’un monstre d’acier de 100 tonnes et sur plus de 5 000 km, pour aller repeindre l’école primaire d’un village sénégalais (parce que c’est bien connu, là-bas, ils manquent de bras…). De cette région sans éclairage public, je garde le souvenir merveilleux d’une nuit vraiment noire, offrant au regard un ciel pur aux millions d’étoiles. La misère a du bon… Malgré l’absolue inefficacité altruiste de ce voyage « humanitaire », je suis très heureux d’y avoir participé. Je me complais dans un égoïsme assumé. À votre tour de ne plus vous mentir : comme moi, devenez immoraux !
Mais si cela ne vous dit rien, vous pouvez également décider de changer votre façon d’aider les autres.

Le monde de la finance : un modèle altruiste ?

La morale [1] n’est pas affaire d’irrationalité.

L’acte altruiste, essentiellement désintéressé, ne saurait être guidé que par les faits et la raison, indépendamment de la satisfaction personnelle que l’on pût en retirer. Donner 20 euros à une association de lutte contre la malaria est évidemment bien moins excitant qu’un mois de conscience heureuse et paternaliste sous le soleil sénégalais, et pourtant, c’est assurément un acte bien plus utile et moral. Plus « efficace » dirons-nous.

Ironiquement, la froideur des raisonnements financiers peut nous servir de modèle. Les analystes de l’association Give Well [2] utilisent les méthodes des grands cabinets d’audit pour évaluer la « rentabilité » des différentes ONG selon le rapport coût/efficacité de leurs actions, et permettent à vos dons d’être les plus efficaces possibles. Voici un exemple frappant : en Europe, la formation d’un chien guide d’aveugle coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros, tandis que le traitement de la trachome (maladie qui, je le rappelle, provoque la cécité), seulement quelques dizaines d’euros. Si nous sommes cohérents, de la même façon que choisir de sauver un anonyme plutôt que mille nous apparaît avec évidence comme un acte immoral, un don à une association de formation de chiens guides d’aveugles devrait nous apparaître comme un acte immoral. Pour parler en termes financiers, le « coût moral d’opportunité » de l’investissement dans ce genre d’associations de chiens guides est bien trop important : l’investissement est très mauvais !

Bien sûr, contrairement au monde de la finance, l’altruisme ne se réduit pas à des flux monétaires. Il est également possible et souhaitable de donner ses bras, son esprit, son temps ou sa voix. Si vous désirez mettre votre force de travail au profit de vos idéaux moraux, l’association 80,000 Hours [3] (approximativement le nombre d’heures que vous allez passer à travailler dans votre vie) dresse une liste des carrières les plus « efficaces » en fonction de vos talents et de vos compétences. Et encore une fois, la finance est une solution contre-intuitive au problème d’efficacité altruiste : sharker en M&A et reverser une grande partie de ses revenus à des associations est certainement l’un des choix de vie les plus « altruistes-efficaces » pour un étudiant d’HEC…

La question morale est plus pressante que jamais, car plus que jamais nous avons la possibilité d’agir

Grâce aux technologies actuelles, nous pouvons lutter tout aussi efficacement pour des causes lointaines que pour des causes qui nous sont proches. Nous avons accès à de nombreuses statistiques, de nombreux chiffres ; nous n’avons plus l’excuse de l’ignorance, ni même de la paresse quand des associations comme Give Well nous mâchent le travail. Dans ces conditions, la morale doit nous conduire à regarder au-delà des intérêts de notre propre société, au-delà de nos affects, au-delà de l’émotion des images, et à évaluer rationnellement l’entièreté du champ des actions altruistes potentielles, afin d’agir le plus efficacement possible en fonction de nos idéaux.

Note : Si vous voulez en savoir plus, je vous conseille de vous renseigner sur le mouvement de l’altruisme efficace en commençant par les deux excellents sites internet de Give Well et de 80,000 Hours. Vous pouvez également consulter les ouvrages du philosophe Peter Singer sur le sujet, dont je me suis inspiré pour écrire la seconde partie de cet article et dont je n’ai malheureusement presque rien dit de la pensée philosophique rigoureuse, par souci de simplification et par manque d’adhésion personnelle.

Sources et renvois

[1] La morale telle que je l’entends dans cet article est une morale utilitariste, qui se préoccupe des effets de nos actions plutôt que des maximes qui nous poussent à les entreprendre.
[2] https://www.givewell.org/
[3] https://80000hours.org/

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François Trublereau

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