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Illustration d'Aliette Dupas pour KIP.

Le caucus de l’Iowa, un archaïsme baromètre des élections présidentielles américaines

Le choix du candidat du parti Démocrate aux élections américaines commence par une curieuse tradition.

C’est l’Iowa qui a l’honneur d’inaugurer le début des hostilités. Un choix tout à fait logique au vu de l’importance de cet État au niveau national : il représente tout de même presque 1 % de la population américaine, et sa composition sociale et ethnique, presque exclusivement blanche, est très représentative du reste du pays ! Avoir la chance de voter en premier pour le candidat des Démocrates aux élections présidentielles permet à l’Iowa de donner le ton de toutes les primaires et influence largement le vote des autres États. Pendant les quelques mois qui précédent les primaires, l’Iowa, ce n’est plus seulement un endroit au fin fond du Midwest où il y a sept fois plus de porcs que d’habitants et des champs de maïs et de soja à perte de vue. Pendant cette courte période de grâce avant que l’État ne retombe dans l’oubli et l’indifférence générale, l’Iowa devient le porte-drapeau de la démocratie américaine.

Un lundi soir, dès 18 heures 30 heure locale, les habitants de l’Iowa enregistrés au parti Démocrate se hâtent vers le lieu de rassemblement de leur circonscription. Il faut rentrer avant le début de la session, à 19 heures. Cet horaire particulier a pour principale qualité de permettre à un maximum de personnes de pouvoir participer aux élections : quoi de plus pratique pour faire son devoir de citoyen que de placer un évènement aussi important un soir en pleine semaine de travail ? Gare aux retardataires, l’accès risque de leur être refusé. Les lieux de rassemblement varient selon les circonscriptions ; ce sont des écoles, des gymnases, des restaurants et même des églises.

Les électeurs commencent alors à se regrouper par affiliation à un candidat. Chaque groupe de soutien d’un candidat cherche à convaincre les indécis de rejoindre son groupe. Contrairement à une primaire, le caucus implique un dialogue entre les électeurs, chacun essayant de montrer les avantages de leur candidat préféré aux autres. Après de tumultueux débats et la constitution de groupes, on compte le nombre de personnes soutenant chaque candidat. Les moins populaires, ceux qui font moins de 15 % des suffrages, sont affublés du titre « non-viable ». Ce n’est pas cette année qu’ils gagneront le cœur des habitants de la circonscription. Tous leurs soutiens doivent alors se trouver un autre candidat. On reforme alors des groupes et on recompte le nombre de personnes soutenant chaque candidat viable. Contrairement à une primaire, où les électeurs utilisent un bulletin secret, le caucus des Démocrates n’est pas anonyme. Pour signifier son adhésion à un candidat, il faut physiquement se déplacer vers un espace réservé à ses partisans. Chaque circonscription envoie ensuite des délégués à la convention de chaque county, proportionnellement au nombre de voix de chaque candidat, puis les county envoient des délégués à la convention de l’État, qui elle-même assigne des délégués à chaque candidat pour la convention nationale du parti.

Le système du caucus est une façon de désigner des candidats pour une élection originaire des colonies britanniques au XVIIIe siècle. Le mot a premièrement été utilisé pour décrire le Boston Caucus, un groupe politique très actif à l’époque de la Révolution Américaine, notamment lors du Boston Tea Party. À l’origine cependant, il désignait des réunions entre dirigeants de partis qui étaient fermées au public. Le système est utilisé dans 19 États américains par au moins l’un des deux partis, Républicains ou Démocrates, pour désigner leur candidat à l’élection présidentielle. 10 % des délégués Démocrates et 15 % des délégués Républicains sont déterminés via ce processus.

Comment se fait-il que le petit État qu’est l’Iowa commence avant les autres ? L’Iowa tient des caucus pour déterminer les candidats aux élections présidentielles depuis les débuts de la République Américaine – si l’on exclut l’échec d’une brève tentative d’instaurer une primaire en 1916. Cependant, ils se tenaient en plein milieu de la saison électorale et ne rapportaient pas particulièrement beaucoup de délégués aux vainqueur, en raison de la faible population de l’État. Par ailleurs, les dirigeants du parti à l’échelle de l’État contrôlaient largement le processus.

Tout changea après les élections présidentielles de 1968, durant laquelle Humphrey, vice-président de Lyndon B. Johnson et candidat soutenant la Guerre du Vietnam, fut nominé lors de la Convention Nationale Démocrate. Et ce, bien que 80 % des votes allaient en faveur de candidats anti-guerre. Cette nomination fut perçue comme le fait de Lyndon Johnson et du maire de Chicago, Richard Daley. Ce scandale, d’autant plus renforcé par les manifestations contre la Guerre du Vietnam à Chicago, qui se déroulaient en même temps que la Convention Nationale du Parti Démocrate, obligea le parti à reconsidérer la manière dont les candidats étaient investis pour les élections présidentielles. S’ensuivit alors une réforme rendant plus ouvert et transparent le processus électoral. Les cadres du parti ne pouvaient plus manipuler les primaires et les caucus pour choisir eux-mêmes le candidat.

Ainsi, le parti Démocrate, au début des années 1970, décide d’allonger le temps entre chaque étape de la nomination des candidats à l’échelle de chaque État, car l’agenda des rencontres était très dense. Le système en vigueur en Iowa, plus complexe et long que dans la plupart des autres États, nécessite que l’on y commence les élections en premier. Voilà donc l’Iowa, petit État obscur à l’intérêt stratégique faible, propulsé sur le devant de la scène dès les élections de 1972. Le parti Républicain a rapidement suivi l’exemple du parti Démocrate, et a commencé ses primaires par l’Iowa dès 1976.

Jimmy Carter a largement contribué à donner à l’Iowa sa réputation de bon indicateur du succès d’un candidat. De candidat peu connu, il a réussi à se faire un nom grâce au caucus de l’Iowa. Contrairement à beaucoup de ses opposants, il s’est lourdement investi dans la campagne en Iowa, ce qui lui a valu 27 % des votes. Mais il en a surtout reçu une attention médiatique précieuse en début d’élection. Après le succès de Carter dans l’État en 1976, la plupart des candidats à la présidentielle américaine tentent de reproduire son succès et passent du temps à faire campagne en Iowa. Il n’est pas rare pour les candidats de faire le tour de la plupart des petites villes de l’État pour rencontrer les habitants, et ce d’une manière beaucoup plus systématique et importante que dans les autres États.

Pourtant, ce baromètre est loin de donner des résultats sans failles. En 1992, Bill Clinton réussit à se faire investir par le parti Démocrate et à remporter la présidentielle, sans avoir gagné en Iowa. Seuls 55 % des candidats Démocrates finalement investis par leur parti et 43 % des candidats Républicains ont été prédits avec succès par l’Iowa. 

Cette année a été marquée par une grande innovation dans la manière de comptabiliser les voix pour chaque candidat. Le parti Démocrate a décidé d’utiliser une application, IowaRecorder, développée par Shadow Inc. Un seul petit problème a terni l’image de cette élection, pourtant d’habitude si irréprochable sur tous les points : une confiance un peu trop aveugle en cette application. Les membres du parti Démocrate qui organisaient cette élection n’ont pas jugé bon de tester à l’avance l’application avant de l’utiliser. C’est malheureux. 

Résultat, les chiffres du caucus sont encore en train d’être comptabilisés des jours après la fin de l’évènement. La nouvelle technologie utilisée lors de l’élection devait permettre de transmettre plus rapidement l’issue du scrutin. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça n’a pas eu l’effet escompté.

Cet événement soulève d’autres questions à propos du privilège de l’Iowa. Un État rural, majoritairement blanc, plus vieux que la moyenne nationale, est utilisé comme thermomètre du succès des candidats. Il utilise un système archaïque, qui exclut du processus tous ceux dont les obligations familiales et professionnelles ne permettent pas de s’absenter plusieurs heures de suite un soir de semaine. En comparaison, l’instauration d’une primaire, comme 75 % des autres États, semble bien plus démocratique. 

Le caucus de l’Iowa est à vrai dire un bon reflet des failles du système démocratique américain. Entre le système des grands électeurs et du winner takes it all, du gerrymandering, des machines à voter et des méthodes de dépouillement automatiques plus que douteuses, les États-Unis semblent plus attachés à la tradition électorale qu’à la juste représentation de l’opinion des citoyens. 

Aliette Dupas

Aliette Dupas

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributrice régulière.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.