KIP

Catalogne : et si l’indépendance n’était qu’un prétexte ?

Le 1er octobre dernier, près de 90 % des catalans se sont exprimés en faveur de l’indépendance. Un fait qui a secoué l’Europe. D’abord parce que le peuple catalan s’est exprimé pour faire sécession contre l’Espagne. Ensuite, parce que la réponse de Madrid a été celle de la violence, comme le rappellent les vidéos de policiers violents dans les bureaux de vote [1]. Il est honteux de ne pas laisser la démocratie s’exprimer.

Enfin… c’est le discours séparatiste catalan. Discours qui oublie surtout d’indiquer que ce sont majoritairement les séparatistes qui sont allés aux urnes (on estime à 42 % la proportion de catalans favorables à l’indépendance), d’où le résultat net de 90 % de « oui », et ensuite que ce référendum est anticonstitutionnel, donc illégal, en vertu du principe d’indivisibilité de la patrie espagnole. Bien entendu, cela n’enlève rien aux exactions de la police, toute violence doit être contestée et prohibée quel qu’en soit le parti.

Comment dès lors la situation a-t-elle pu déraper ainsi ? Comment les relations entre Barcelone et Madrid, près de 5 ans après les tentatives avortées de négociations fiscales entre Rajoy et Mas, ont pu autant se durcir ? Et si, en réalité, l’indépendance n’était qu’un leurre ? Un bon vieux prétexte ?

Retour sur les faits

Tout débute, ou presque, en 2006 lorsque, sous la pression des indépendantistes catalans, le gouvernement de Zapatero (PSOE, i.e. Parti Socialiste et Ouvrier Espagnol) accorde à la communauté autonome le statut de « nation à part entière » au sein de l’État espagnol. Tout aurait pu s’apaiser. Mais c’est sans compter sur le PP (i.e. Parti Populaire), qui parvient à obtenir de la Cour constitutionnelle d’annuler cette décision et de retirer au passage le statut de « langue préférentielle » au catalan dans les administrations de la Generalitat (le gouvernement catalan). De là, la Catalogne s’enflamme car le diable madrilène a touché à son identité propre. Un emballement que le PSOE de Sánchez a tenté de récupérer en juin dernier en proposant de reconnaître le caractère « plurinational » de l’État espagnol [2], comme c’est le cas en Bolivie. Rien que ça.

Une histoire d’identité…

Les discours séparatistes s’appuient sur une réalité historique et culturelle tronquée. D’abord, il s’agit de ramener sur le devant de la scène tout ce qui fait la spécificité de cette région. À commencer par son passé glorieux, au XIIème siècle, lorsque, formant une partie de la couronne d’Aragon, la Catalogne s’étendait jusqu’en Sardaigne, en Corse et au Sud de l’Italie. Le Catalan, une langue mondiale pardi !

Mais le storytelling continue avec entre autre l’occupation des Habsbourg, la domination des Bourbons sur la région à partir de 1714 (la capitulation de Barcelone face à Versailles a donné lieu aujourd’hui à la fête nationale catalane au passage) l’invasion napoléonienne un siècle plus tard. En somme, une souffrance continue dans le temps dont la fiscalité oppressive de Madrid ne serait que le dernier pan de l’occupation extérieure. Il se poursuit avec la Renaixença, période du XIXème siècle où les Catalans retrouvent leur histoire et leur langue au travers de grandes fêtes artistiques glorifiant la culture catalane. Et s’apprête à prendre fin (du moins essaie), avec le référendum du 1er octobre dernier.

[3] Sans doute, les revendications identitaires et la méfiance du peuple catalan vis-à-vis de l’État espagnol ne se saisissent pas uniquement au travers d’un storytelling digne d’Hollywood. Les Catalans ont leurs raisons. La principale tient au passé récent d’une région à part dont l’identité propre a été négligée et opprimée pendant l’époque franquiste. Les revendications nationalistes au sein de l’Espagne de Franco étaient mises sous silence avec la plus grande des violences (parler catalan y était par exemple interdit). Or, les premiers opposants politiques et institutionnels à l’indépendance catalane sont les membres du PP, dont les relations historiques ou encore actuelles avec le franquisme posent problème (les exemples sont nombreux, comme en 2016 où trois élus du PP ont été récompensés pour avoir défendu l’héritage franquiste…). Le refus en bloc de Madrid de faire bouger la situation est interprété par certains comme le retour d’une Espagne anti-catalane, qui rappelle avec crainte le passé, et dont Rajoy est le chef de file. Analyser l’indépendance catalane sous le prisme de cette méfiance vis-à-vis d’un gouvernement au passé sombre qui n’a de cesse de s’immiscer de plus en plus dans le fonctionnement de la région est une posture à approfondir. Mais, à défaut d’être exhaustif, cet article s’en tiendra à la ligne suivante.

Les raccourcis sont faciles, en effet. Mais la Catalogne n’a pas peur d’en faire non plus, et au travers des discours séparatistes, tous ces faits montrent bien la spécificité et la gloire passée d’une région prospère. L’indépendance catalane, c’est la quête de l’identité. Mais honnêtement… Une région toute entière serait-elle prête à basculer dans l’indépendance pour une histoire de langue, d’histoire et de culture ? Même si l’identité est un thème à la mode qui mérite d’être discuté dans un contexte globalisé et multiculturel, il y a un thème qui ne s’est jamais démodé quant à lui. L’argent.

…ou une histoire de fiscalité ?

Le point de départ de toute cette tension, n’est peut-être pas identitaire ni même culturel, c’est probablement une histoire de cash, plus précisément de fiscalité. En 2012, le Président de la Generalitat de Catalogne, Artur Mas, négocie avec Mariano Rajoy pour une refonte du pacte fiscal entre Madrid et Barcelone. Les Catalans s’indignent contre la perte qu’ils subissent dans le jeu de la redistribution régionale. En effet, le système espagnol veut que, pour compenser les inégalités entre régions autonomes les plus riches (Catalogne, Communauté de Valence, Communauté de Madrid, Pays Basque, etc.) et les plus pauvres (Extremadura, Castilla La Mancha), l’État ponctionne, depuis Madrid, dans chaque région, des montants différents, pour redistribuer et financer notamment les régions les plus en difficulté. À la fin de cette recette, chaque région autonome se voit recevoir un pactole plus ou moins grand.

Or, la Catalogne pense qu’elle ne reçoit pas assez, et qu’elle contribue trop. Produisant en effet près de 20 % du PIB du pays, la région perdrait dans ce méli-mélo fiscal environ 8 % de son PIB selon les séparatistes, ce qui correspond au déficit fiscal de la région. En somme, la Catalogne ne veut plus participer au programme de solidarité inter-régional tel qu’il est établi, et ne veut pas faire comme tout le monde.

Tout le monde, sauf les Basques. En effet, pour des raisons historiques, le Pays Basque dispose de lois fiscales ne le soumettant pas à cette politique dictée par Madrid, ce sont les fueros (d’ailleurs, la devise de la région est « Dios y los Fueros »). Le voisin lointain catalan, seule autre région espagnole industrialisée au XIXème siècle, est donc bien jaloux de cette situation privilégiée, et souhaite revoir le pacte. Mais Rajoy, depuis plus de cinq ans, refuse en bloc. Seule solution trouvée par les Catalans pour faire bouger les choses : semer la pagaille dans un pays qui se redresse avec difficultés de la crise, en organisant des marches, des grèves, des manifestations et même, des référendums illégaux, au nom de la démocratie certes mais une démocratie anticonstitutionnelle, désolé Pep [4]

L’indépendance est un mauvais cauchemar, attention à ne pas se réveiller trop tard

Mais supposons l’indépendance proclamée, ce qui est fondamentalement anticonstitutionnel. L’Espagne perdrait 20 % de son PIB, 20 % de ses exportations et un joli pactole fiscal, certes. Mais serait-ce le plus gros perdant dans ce jeu ? 35 % des entreprises catalanes sont exportatrices, majoritairement vers les pays de l’Union européenne. Quitter l’Espagne, c’est quitter l’UE, et pour la retrouver, il faut, entre autres, que le demandeur d’adhésion respecte d’abord des critères de stabilité politique (peu probable à court terme en Catalogne) et économique (avec 8 % de déficit public dans le PIB, le critère du PSC d’Amsterdam de 1997 semble bien loin). Et ce ne sont que deux petits exemples de la myriade de critères à respecter. Mais également, il faut que tous les autres membres ratifient le traité d’adhésion. Bien sûr, l’Espagne devra signer… Peu probable.

Sans compter d’autres questions épineuses : qui assurera la défense de la Catalogne ? qui osera y investir ? quelle monnaie y sera en vigueur ? où jouera le Barça ? Bref, des questions fondamentales.

Serait-ce bien ? Serait-ce mal ? Pour l’Espagne oui, probablement. Pour la Catalogne, oui, assurément.

Depuis bien longtemps, les Catalans veulent récupérer leurs sousous, et ils comptent bien profiter de ce remue-ménage. Honnêtement, comment penser que les hauts dignitaires catalans n’ont pas tout cela en tête ? Qu’ils ont bien conscience de toutes les conséquences d’une séparation ? Peut-être bien qu’après tout, l’indépendance n’est qu’un prétexte.

Illustration : Carles Puigdemont, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois
[1] Huffington Post, « Référendum en Catalogne : tensions entre policiers et électeurs catalans », 01/10/2017
[2] El País, « El PSOE asume la propuesta de Sánchez de una España plurinacional “, 18/06/2017
[3] Ce paragraphe a été ajouté par l’auteur le 22/12/2017 suite à une remarque d’un lecteur, que nous remercions pour son regard critique.
[4] La Vanguardia, « Pep Guardiola : “Esto no va de independencia, va de democracia” », 21/09/2017
Diogène

Diogène

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.