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Illustration d'Adrien Terrien pour KIP.

Boris Johnson, vil bouffon de Sa Majesté

Nous sommes en plein cœur du Victoria Park. Dans la grisaille londonienne, les jeux olympiques de 2012 battent leur plein. Soudain, un homme s’élance dans le vide. Avec son gros gabarit, son casque bleu et son Union Jack à la main, il n’a pourtant rien d’un athlète professionnel. Pendant quelques secondes, le voilà, filant à toute vitesse sur une tyrolienne tandis que des applaudissements retentissent. Quelques instants plus tard, la poulie bloque ; il reste suspendu dans les airs, à plusieurs mètres du sol. Pas de médaille cette année, donc.

Ce pitre n’est autre que le maire de Londres. La presse britannique voit en lui l’étoile montante du Parti conservateur, appelé un jour à succéder au brillant et charismatique David Cameron. Interrogé par des journalistes sur ses ambitions politiques, il leur lâche, désinvolte : « Mais qui irait voter pour un idiot resté coincé sur une tyrolienne ? »

Sept ans plus tard, au mois de juillet 2019, une voiture s’avance devant le 10 Downing Street. Une Toyota Previa, sale. On est bien loin de la flamboyante Jaguar XJ du locataire précédent. Débraillé, Boris Johnson ouvre la portière. Il pose enfin pied à terre. Il vient tout juste d’être parachuté au poste de Premier ministre par un électorat composé de 160 000 membres du Parti conservateur britannique.

Enfant-roi

A croire que son avenir était tout tracé. Né dans l’Upper East Side, à New York, le jeune Boris suit ses parents dans tous leurs voyages ; il vole de métropole en métropole, jusqu’à ce que sa famille finisse par s’installer dans la campagne anglaise. Il est un enfant calme et studieux, qui parcourt volontiers les allées du British Museum. Ses capacités intellectuelles, ainsi que les liens tissés par ses parents, lui permettent d’intégrer l’élite anglaise. Il étudie ainsi les lettres classiques et la philosophie à Eton, puis Oxford. Il partage les bancs de ces établissements prestigieux avec un autre rejeton de l’upper class, un certain David Cameron.

Ces quelques années sont formatrices pour Boris Johnson. Séducteur infatigable, diablement charismatique et amoureux du pouvoir, il parvient force d’astuce à être élu président de l’union des étudiants d’Oxford. Il se hisse également à la tête de l’équipe de rugby de l’école, où il ébauche les premiers traits de sa philosophie politique. Celle-ci consiste tout d’abord à percevoir le mouvement. En effet, pour récupérer le précieux ballon ovale, il faut avant tout être en mesure de savoir où se dirige la masse des joueurs. De la même manière, pour accéder au pouvoir, il faut pouvoir pressentir les instincts qui animent la foule. Le rugby est également un sport qui valorise l’audace : une fois le mouvement perçu, il faut être capable de partir au quart de tour et de s’exposer aux attaques adverses. Boris Johnson sera en politique un casse-cou ; il s’évertuera à demeurer imprévisible. Enfin, et comme tout sport, le rugby convient fort bien aux monomaniaques. Aplatir le ballon dans ce satané en-but. Le refaire, encore et encore. Franchir la ligne blanche. Tout se résume à cela. Dead ball line, deadline. Le vocabulaire johnsonien est déjà en gestation.

« Libéral » – « Conservateur »

En 2001, après une brève carrière journalistique dans la presse eurosceptique, il devient député à la Chambre des communes pour l’Oxfordshire. Pour le Parti conservateur, cela va de soi : quel alternative avait-il, lui, cet enfant des classes supérieures ?

Sa carrière politique est ponctuée de scandales et de déboires amoureux. En 1993, son premier mariage est annulé. En 2004, il est démis de ses fonctions dans le Parti conservateur en raison d’une relation extra-conjugale, pour être réintégré à un plus haut poste en décembre 2005. En 2019 encore, une scène de ménage manque de lui faire perdre la nomination qu’il convoite… Son insatiable besoin de séduire se manifeste et le déborde.

Le 1er mai 2008, il crée la surprise en remportant les élections municipales dans la capitale britannique. Fort de ce nouveau mandat, il quitte la Chambre des communes et essaie, à son échelle, de faire de Londres une nouvelle Singapour, en créant un climat le plus favorable possible à l’investissement. Pendant les années Johnson, un immeuble sur dix dans le borough de Westminster est détenu par une holding offshore, et 75% des habitations du cœur de Londres vendues chaque année le sont aux élites économiques internationales[1]. En modifiant le cadre réglementaire, le maire Johnson alimente la spéculation immobilière. Tous ces capitaux étrangers viennent alimenter les caisses des financiers de la City, qui gouvernent main dans la main avec les Tories. Vindicatif, Boris Johnson prend de son temps pour défendre personnellement le top 0,1%[1]. Il fait la promotion d’un libéralisme économique débridé, associé à des positions progressistes sur des thèmes aussi divers que le multiculturalisme ou l’usage de drogues. Son corpus idéologique n’a rien de cohérent ; sa stratégie politique est toute entière centrée sur sa personnalité.

A l’ombre de David Cameron, il commence à nourrir des ambitions ministérielles. Boris Johnson sait très bien qu’il lui suffirait d’attendre pour prendre, un jour, la succession du Premier ministre. Mais il est trop impatient. Surgit alors l’opportunité rêvée : début février 2016, David Cameron fait connaître son intention d’organiser un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. Personne ne s’y trompe, il s’agit d’un plébiscite. Vient alors l’heure des choix. Boris Johnson est partagé ; jusqu’au dernier moment, il ne parvient pas à prendre un camp[2]. Il décide finalement de miser gros et d’en revenir à sa position eurosceptique des années 1990. Ce choix est sans doute opportuniste : le camp du Leave ne dispose alors d’aucun leader charismatique, et il fait face à de nombreuses sollicitations. La campagne qui suit, dont il prend la tête, est peut-être la plus controversée de l’histoire moderne du Royaume-Uni. Boris Johnson déforme, approxime et contrefait à longueur de journées. Il s’affiche fièrement à l’avant d’un bus rouge, sur lequel on peut lire une énième provocation : « L’Union européenne nous coûte 350 millions de livres par semaine. Finançons la NHS à la place ! »

Son pari est gagnant : les Britanniques s’expriment en faveur de la sortie. Celle du Royaume-Uni ou celle de David Cameron ? Nul ne le sait. Quant à Boris Johnson, il est bien conscient du fait que son heure n’est pas encore venue : il est trop clivant au sein du parti à l’issue du scrutin, et la gestion des suites du référendum va se révéler délicate. 141 des députés conservateurs seulement ont fait campagne pour le Leave, soit 42,7% des sièges par le parti, qui est profondément divisé. Faute de mieux, Boris Johnson se contente du poste de ministre des affaires étrangères. Depuis King Charles Street[3], où il tente, un peu désabusé, de raviver la grandeur de l’Empire britannique à grands renforts de négociations commerciales, il se rebelle et réduit à néant l’autorité de Theresa May. Celle-ci finit par succomber sous la pression des ténors du Parti conservateur, qui rejettent à trois reprises son accord de sortie. Boris Johnson entre en scène… Avec fracas, comme toujours. Il parvient à écarter les autres candidats à la succession de Theresa May, qui même s’ils ont des vues finalement assez proches des siennes, n’ont ni son charisme ni sa renommée. 

Horloger, bouffon et florentin

De son nouvel appartement au 10 Downing Street, il fait installer partout des Brexit Clocks. Ces compteurs, censés arriver à expiration le 31 octobre 2019, la date prévue alors pour le Brexit, témoignent de sa volonté d’en finir rapidement avec l’Union européenne. Dans cette folle course contre la montre, Boris Johnson est iconoclaste. Des négociateurs bruxellois aux députés de l’opposition, il tient tout le monde en haleine : le 28 août 2019, il obtient de la reine la prorogation du Parlement[4] et plonge le Royaume-Uni dans une crise constitutionnelle, pour être finalement retoqué par la Cour Suprême. Le tout pour que les conservateurs reportent finalement la fatidique échéance à janvier 2020. A l’ombre de Big Ben, il se veut le maître de l’horloge : il utilise les emplois du temps, les dates limites et les calendriers pour avancer ses pions. Le tout en dissimulant habilement le fait qu’une date est restée identique, celle du 31 décembre 2020, fin de la période de transition. Or, cette transition doit courir à partir du moment où le Royaume-Uni sera sorti de l’UE, et servira à négocier un accord commercial. En mars 2019, cela laissait 21 mois de négociations ; en octobre 2019, 14 mois ; en janvier 2020, prochaine échéance, seulement onze mois… Impossible de conclure un accord de cette envergure en si peu de temps. Cette période de transition peut être étendue jusqu’en décembre 2022, et c’est sans compter sur le problème de la frontière irlandaise, qui pourrait bien garder le Royaume-Uni dans l’union douanière pour longtemps encore… En d’autres termes, Boris Johnson sait très bien, même lorsqu’il clame haut et fort son slogan – Get Brexit done – que le Brexit ne fait que commencer. Mais il compte sur la presse droitière, qui lui est acquise, pour ne rien en dire.

En effet, le moindre mot à ce propos pourrait rompre le charme de sa campagne. Celle-ci est fondée sur la lassitude ; les Britanniques veulent en finir. Toute leur énergie est happée, depuis trois ans et demi, par ce Brexit qui n’en finit pas. Nombreuses sont les familles et les amitiés qui ont été brisées. Pour Boris Johnson, prince du rire, ce contexte morose est on ne peut plus opportun ; ses traits d’esprit seront d’autant mieux accueillis[5]. Depuis octobre, il amuse la galerie avec ses farces en tout genre et discrédite ses adversaires à grands renforts de boutades qui les laissent désemparés. Pour l’Anglais moyen, ce genre de distraction est très appréciable. En ce sens, Boris Johnson est un bouffon, non pas dans le sens péjoratif que la presse libérale britannique accorde à ce mot, mais bien dans tout ce qu’il peut revêtir de plus tragique. De fait, la fonction du bouffon n’est autre que de divertir les courtisans et de leur permettre d’échapper à cet ennui, voire à cette angoisse qui font le propre de toute existence. 

D’autant que ce masque lui va bien, à ce machiavélien de la première heure, qui ne reconnaît jamais ses fautes. Il faut dire que les coupables sont tous désignés : la République d’Irlande, l’Allemagne, l’opposition. De la même manière, Boris Johnson a une conception extrêmement pragmatique de la politique. Il a ainsi exclu 21 membres dissidents de son parti, pour accueillir à bras ouverts 10 d’entre eux lorsque l’échéance électorale approchait[6]. Sans vergogne, il a également sacrifié l’alliance avec le DUP. Sa stratégie électorale, enfin, est peut-être la plus audacieuse jamais conçue par le Parti Conservateur. Elle consiste à sacrifier les circonscriptions écossaises et anglaises acquises au Remain pour affronter les travaillistes sur leur territoire : le Nord et le Pays de Galles, où se joueront sans doute les résultats d’une élection générale qui est elle-même un immense coup de poker. Les derniers sondages le créditent d’une majorité absolue de sièges. Mais qui croit encore aux sondages, au pays du Brexit ? Et Boris Johnson ne les a-t-il pas lui-même déjà fait mentir ?

Sources et renvois

[1] https://mondediplo.com/2015/05/14London

[2] Pour la fameuse anecdote qui veut qu’il ait un jour rédigé deux versions d’un même article de presse, l’une en faveur du Leave et l’autre en faveur du Remain, consulter :

https://www.channel4.com/news/factcheck/how-boris-johnson-has-changed-his-views-on-europe

[3] Siège du Foreign and Commonwealth Office, ministère des affaires étrangères du Royaume-Uni.

[4] Ce mécanisme permet d’obtenir du trône la fin d’une session parlementaire ; en revanche il ne s’agit pas d’une dissolution ou d’une suspension du Parlement.

[5] Pour premier clip de campagne (attention, humour britannique) :

https://www.youtube.com/watch?v=TcXjY1WTZ5w

Pour son dernier clip de campagne (idem) :

https://www.youtube.com/watch?v=an6rjBDE6zA

[6] https://www.economist.com/britain/2019/11/02/the-four-faces-of-boris-johnson

Talleyrand

Talleyrand

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.