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Illustration de Danton

Bons baisers de Russie

 Le 9 septembre dernier, les Ministres des Affaires étrangères et des Armées Jean-Yves le Drian et Florence Parly s’entretenaient à Moscou avec leurs homologues russes. La réactivation de ce format « 2 + 2 » est une première depuis le rattachement de la Crimée à la Russie, une main tendue à Vladimir Poutine et une inflexion qui signe les prémices d’une détente franco-russe. Pour autant, ce succès diplomatique est modeste et partiel : Français et Russes sont loin d’être amis, et encore moins d’être alliés. Cependant, dans un monde global chaque jour plus instable, ils gagneraient à renouer les liens cordiaux qu’ils cultivaient hier. Pour beaucoup, journalistes et diplomates inclus, un retour à l’amitié franco-russe d’avant 1914 est inconcevable et nuisible. Pour moi, il est aussi crucial que souhaitable.

            Se déchirer est aisé, se concerter l’est beaucoup moins. De l’établissement de leurs rapports diplomatiques au début du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1890, la France et la Russie ne parviennent tout bonnement pas à s’entendre. Elles partagent des « relations passionnelles »[1],cycliques et versatiles qui oscillent entre attraction et répulsion, querelles et accords. Selon les circonstances, elles sont tantôt alliées, tantôt ennemies : Napoléon et Alexandre en viennent aux mains à Austerlitz ; ils se rabibochent à Tilsit ; ils rêvent de gloire mais se méprennent à Erfurt ; et, mécontents, ils bataillent à nouveau sur les rives de la Bérézina, dans les campagnes allemandes et les plaines françaises.

            Ce n’est qu’à la Belle Époque que la France et la Russie fraternisent. Après la débâcle militaire de 1870 – 1871, la première se retrouve isolée sur la scène européenne. Le système d’alliances continentales concocté par Otto von Bismarck l’exclut pour l’empêcher de prendre sa revanche sur Berlin. En Afrique, Paris se brouille avec Londres et Rome, ses ambitions coloniales se heurtant aux intérêts britanniques et italiens. Abandonnée par les partenaires qu’elle avait choyés sous le Second Empire, la France est, en Europe, désespérément seule.

            Le Russie, elle, est la clé de voute de l’Europe bismarckienne. Alliée traditionnelle de la Prusse, elle est unie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie par la précaire Entente des Trois Empereurs. Dans les Balkans, Russes et Austro-Hongrois ambitionnent de tirer profit du déclin de l’Empire ottoman en étendant leur sphère d’influence. Bismarck, conscient de ces disputes, fait des pieds et des mains pour maintenir un équilibre relatif entre les revendications de Saint-Pétersbourg et celles de Vienne. Néanmoins, n’est pas Bismarck qui veut. Le Kaiser Guillaume II, une fois installé sur le trône, proclame l’ère de la Weltpolitik, néglige Saint-Pétersbourg et fait la part belle à Vienne. En Russie, le message est reçu cinq sur cinq : les Russes savent désormais qu’ils ne doivent plus compter sur les Allemands. Ils recherchent donc de nouveaux alliés et jettent leur dévolu sur les Français. 

            Le 10 décembre 1888, le premier emprunt russe est lancé sur la place de Paris. Il est destiné à financer l’industrialisation d’une Russie majoritairement champêtre voire rustique par le développement des voies de chemin de fers du transsibérien, de l’industrie chimique et des mines. Moins de quatre ans plus tard, le 18 août 1892, les chefs d’État-major Raoul de Boisdeffre et Nicolas Obroutchev signent une convention militaire secrète qui prévoit que la France et la Russie se portent mutuellement assistance en cas d’agression de l’une d’entre elles par une puissance de la Triple-Alliance. La France soutiendra la Russie dans les questions balkaniques ; la Russie prônera le retour de l’Alsace-Moselle dans le giron français. L’Europe s’apprête à connaître l’enfer. L’accord militaire est ratifié le 27 décembre 1893 par Alexandre III, en l’honneur duquel un pont parisien sera bâti, et le 4 janvier 1894 par le gouvernement français. L’amitié franco-russe est désormais scellée. Pour la célébrer, le Tsar Nicolas II et son épouse Alexandra se rendent en France en octobre 1896 et en septembre 1901. Par deux fois, ils sont frappés par l’enthousiasme dont les foules font preuve à leur égard. Une ferveur telle que le Tsar demandera, ému aux larmes, au Président Faure : « c’est pour toujours, n’est-ce pas ? »[2] Le chef de l’État français, magnanime, rétorquera : « oui, Sire, pour toujours ! »[3]

            La relation franco-soviétique s’ouvre sur un péché originel : la répudiation par Lénine des emprunts de la Russie impériale. Ce camouflet n’est pourtant pas assez amer pour empêcher la France de nouer avec l’URSS pendant l’Entre-Deux-Guerres une entente cordiale. Seulement, elles ne prennent pas la mesure de la menace hitlérienne et sont traînées, ensemble, dans un combat impitoyable contre l’Allemagne nazie. Le Régime de Vichy met en branle sa machinerie propagandiste et déchaîne ses foudres sur les communistes ; la France combattante, par l’intermédiaire de l’escadrille Normandie-Niemen, participe sur le front de l’Est à des opérations militaires menées de concert avec l’Armée Rouge. Français et Soviétiques ont beaucoup en commun : la détestation de l’Allemagne et le dessin de la neutraliser à jamais.

            Le 10 décembre 1944, le général de Gaulle et Joseph Staline entérinent leur amitié en signant un traité franco-soviétique d’alliance et d’assistance mutuelle. Jamais de Gaulle ne cessera de regarder à l’Est : la construction d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » sera la pierre angulaire de sa politique étrangère continentale. Après lui, les relations franco-russes fluctuent, balancent entre proximité et tensions, mais demeurent cordiales. C’est avec François Hollande que la France prend un virage russophobe : son quinquennat est celui de la rupture franco-russe. Les rapports entre Paris et Moscou se dégradent brusquement et brutalement. Les contentieux abondent : les dossiers syriens et ukrainiens, la Crimée, les sanctions économiques et la suspension de la vente des navires de Classe Mistral. La froideur remplace la chaleur ; le pragmatisme gaullien cède la place à l’intransigeance bushienne.

            Emmanuel Macron est en marche. Vers où me direz-vous ? Ma foi, vers la Russie. Il n’y accourt pas pour autant : s’il souhaite remédier à la bévue diplomatique de son prédécesseur, il ne prône pas pour autant le retour à l’amitié franco-russe du Tournant du siècle. Malheureusement, même s’il est sur la bonne voie, il est trop timoré et se heurte à l’hostilité de « l’État profond »[4], ces grands corps diplomatiques qui s’indignent d’une éventuelle réconciliation franco-russe. 

            29 mai 2017. Quelques semaines à peine après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République et trois cents ans presque jour pour jour après Pierre le Grand, un autre Tsar se présente sur le parvis du Château de Versailles : Vladimir Poutine. Le symbole est éloquent : Pierre le Grand, l’Empereur réformateur, soucieux de moderniser la Russie, l’arrima à l’Europe. Y reviendra-t-elle un jour seulement ? 

            Pendant la conférence de presse qu’il donne à Versailles avec le Président Poutine, Emmanuel Macron s’adonne à sa figure rhétorique favorite, l’envolée lyrique, et loue « un dialogue entre la France et la Russie qui n’a jamais cessé »[5]. Un an plus tard, les deux compères se retrouvent au Forum économique de Saint-Pétersbourg. Une nouvelle année passe et les voilà en virée sur les rives de la Côte d’Azur au fort de Brégançon. Leurs échanges sont parfois vifs, toujours sincères, mais ils débouchent sur peu d’avancées concrètes :  en dehors du retour de la Russie dans le Conseil de l’Europe en juin 2019, rien. Pas de levée des sanctions économiques. Pas de réunion du G8. Pas de résolutions des crises diplomatiques et militaires.

            « Rebattre les cartes avec la Russie est indispensable. »[6] Pourquoi ? Parce qu’elle est devenue en moins d’une dizaine d’années la plaque tournante de la diplomatie mondiale, une actrice incontournable des relations internationales. Moscou, c’est the place to be. Aucune ambiguïté n’est permise : « aucun enjeu essentiel ne peut être traité aujourd’hui (…) sans dialoguer avec la Russie. »[7] Crimée, Syrie, Donbass via le format « Normandie », Iran et le nucléaire, États-Unis et l’INF… La Russie est sur tous les fronts et la France se doit de faire de même. Nous nous devons d’échanger et de parvenir à des solutions politiques tangibles et viables. Oui, faire de la diplomatie est exigeant. Même si nous ne partagerons pas les mêmes principes, les mêmes valeurs, les mêmes exigences en matière de Droits de l’Homme et de libertés, nous devons être amis voire alliés, mais certainement pas alignés. 

            La France d’avant-hier s’est faite l’alliée d’une Russie autocratique. La France d’hier s’est faite l’amie d’une Russie communiste. La France d’aujourd’hui a face à elle une Russie poutinienne. Toutefois ne l’oublions jamais : la Russie, avant d’être tsariste, soviétique, poutinienne, ou que sais-je encore, est la Russie. Et la France ne peut pas se permettre de l’ignorer.

             « Dans le monde et à l’époque où nous vivons, nos deux peuples ont à faire, ensemble, beaucoup de choses de premier ordre. Or, ces choses-là sont non pas du tout destructrices et menaçantes mais constructives et pacifiques. Il s’agit tout d’abord de faire avancer notre développement respectif en multipliant nos échanges. En effet, si la France et l’Union Soviétique, chacune de son côté, ont ce qu’il leur faut pour vivre, il est clair qu’en se mettant ensemble, en s’aidant l’une l’autre, elles ont à gagner beaucoup. Nous avons aussi à mettre en œuvre successivement la détente, l’entente et la coopération dans notre Europe toute entière afin qu’elle se donne, à elle-même, sa propre sécurité après tant de combats, de ruine et de déchirements. Il s’agit, par-là, de faire en sorte que notre ancien continent, réuni et non plus divisé, reprenne le rôle capital qui lui revient pour l’équilibre, le progrès et la paix de l’univers. »[8]


Sources et renvois

[1] Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE, « Le général de Gaulle et la Russie », conférence organisée par la Fondation Charles de Gaulle et l’Ambassade de la Fédération de Russie en France, Centre spirituel et culturel russe à Paris, 26 mars 2018.

[2] http://www.kronobase.org/timeline-en_se_quittant__chlons_le_tsar_russe_nicolas_et_le_pdt_faure_se_donnent_laccolade-45963.html.

[3] Ibid.

[4] Emmanuel MACRON, discours du Président de la République à la conférence des ambassadeurs, 27 août 2019.

[5] Emmanuel MACRON, conférence de presse conjointe avec Vladimir Poutine, 29 mai 2017.

[6] Emmanuel MACRON, discours du Président de la République à la conférence des ambassadeurs, 27 août 2019.

[7] Emmanuel MACRON, conférence de presse conjointe avec Vladimir Poutine, 29 mai 2017.

[8] Charles DE GAULLE, allocution à la radiodiffusion et à la télévision soviétiques, 30 juin 1966.

Danton

Danton

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).
Member of KIP and regular contributor.

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