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Illustration d'Adrien Martin pour KIP.

Sur la Balkanysation de la vie politique française

Comment se fait-il que les hommes les moins vertueux soient aussi, bien souvent, les mêmes que ceux qui nous gouvernent ? Voilà une question d’une actualité criante. En effet, tous les observateurs s’accordent à dire que les scandales politiques ont été nombreux dans notre pays au cours de la décennie 2010. Si cette apparente prolifération s’explique d’abord et avant tout par un renforcement des procédures de contrôle visant à assurer la transparence de la vie politique, elle renvoie tout de même une image somme toute dérangeante de la réalité du pouvoir dans notre République ; une République par moments gouvernée par des malfaiteurs connus de longue date. Ce phénomène désolant est la conséquence de fractures sociales et territoriales restées béantes, dans l’indifférence des élites au pouvoir. Et quoi de mieux pour illustrer un tel propos que d’invoquer le désormais fameux exemple de l’affaire Balkany ?

Peut-être faut-il ici prendre quelques instants pour retracer la carrière que fut celle de Patrick Balkany, bien avant que les évènements de 2019 ne le placent au cœur du tumulte médiatique. Membre fondateur du comité central du RPR, il reste toute sa vie un champion de la droite républicaine. En faisant abstraction de la parenthèse des années 1990, il a été à la fois maire de la ville de Levallois-Perret et député de la 5ème circonscription des Hauts-de-Seine sans interruption depuis le milieu des années 1980. Une telle longévité peut surprendre, tant les affaires dans lesquelles son nom fait surface sont nombreuses : accusations de harcèlement sexuel en 1996 et 2011, condamnation pour prise illégale d’intérêts en 1997, puis pour diffamation en 2016, et enfin pour blanchiment de fraudes fiscales en 2019. Le tout ponctué bien sûr de multiples mises en examen. À croire que les électeurs soient devenus insensibles à ses précédents avec la justice.

Rien de nouveau sous le Soleil. Déjà, dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie décrivait les mécanismes qui pouvaient amener une société à se compromettre ainsi. La première cause de cet état de servitude, pour reprendre la formule de La Boétie, est l’oubli de la liberté, la coutume de vivre dans une société non seulement hiérarchisée, mais aussi inégalitaire et corrompue. Les motifs qui amènent un peuple entier à se résigner à une telle condition diffèrent en fonction des époques, cela va sans dire ; et les deux caractéristiques politiques que sont l’inégalité et la corruption prennent des formes diverses.

Pour ce qui est des inégalités, les Français y sont accoutumés. Et par ce terme, il ne faut pas seulement entendre une inégalité de richesse, mais bien une inégalité de droit. Un comble ! Notre Révolution de 1789 avait rétabli l’égalité, aboli les privilèges, n’est-ce pas ? Pourtant, au nom du principe de représentation, une forme d’inégalité et de hiérarchie a été réintroduite en France. Au point où les députés n’ont à craindre que leurs pairs. Il a ainsi fallu attendre le 18 mars 2015, pour que l’immunité parlementaire de Patrick Balkany soit levée.

Le terme de corruption est bien plus problématique ; il renvoie d’une part à une réalité matérielle, celle de monnayer son soutien politique, et d’autre part à un vice moral. Il est néanmoins très difficile de l’identifier, ce qui la rend particulièrement pernicieuse. Ainsi pour que la défiance devienne omniprésente, la corruption des élites n’a pas à être avérée, seulement perçue. Aujourd’hui, elle se traduit par le sentiment selon lequel il n’existe pas d’alternative politique. Pour l’observateur lambda, tous les plus grands partis français semblent également corrompus, financièrement ou moralement ; les exemples sont légion[1], et les réformes entreprises dans la décennie 2010 (dont la loi Sapin 2 et la loi sur la moralisation de la vie politique) n’ont pas convaincu. Ainsi, elles ont échoué à améliorer le classement de la France pour ce qui est l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International[2]. Le fait que ce système de détournement des ressources publiques se soit internationalisé ajoute encore à la résignation. La Suisse, Singapour, Panama et le Liechtenstein sont ainsi ravis de pouvoir aider la classe dirigeante à détourner des fonds, renvoyant un sentiment d’impuissance.

Mais le peuple ne se satisfait pas de constats aussi froids. Pour qu’il acclame un brigand avec un tel enthousiasme, La Boétie déclare qu’il faut au préalable l’engourdir par divers passe-temps, comme le théâtre ou les farces. Inutile de décrire ici à quoi ressemblent nos ludi et circenses. Comme pour compenser la perte de la liberté, le souverain, écrit La Boétie, se voit contraint de redoubler de libéralités. L’astuce étant bien sûr que ces largesses sont financées par le peuple lui-même. Un élu avisé prend son chèque, certes, mais il sait aussi laisser des miettes aux contribuables. Ce qui explique sans doute l’endettement massif de la commune de Levallois-Perret, les fonds perçus finançant des dépenses indispensables telles que des fêtes ou l’achat de nouvelles voitures de fonction[3]. Apprenant la nouvelle de son incarcération, les habitants de la ville avaient donc de quoi être choqués. Interrogés par les journalistes au moment des faits, ils le décrivent comme un maire très impliqué, qui a beaucoup fait pour eux et pour Levallois, ville où il fait bon vivre. Et puis il n’a mis personne en danger, alors pourquoi le mettre en prison ? Éternel et bien français paradoxe que celui du contribuable qui voit ses économies dilapidées par ses élus.

Néanmoins, La Boétie remarque également que si un tyran s’octroie aisément l’allégeance du peuple, en jouant sur sa docilité et sa cupidité, il se doit de déployer d’autres stratagèmes pour endormir la vigilance des plus érudits. C’est ici qu’entre en jeu toute la mythologie républicaine, avec son lot de soi-disant méritocratie et son parlementarisme à peine déguisé. Les courtisans qui flattent leur maître en espérant obtenir ses faveurs collaborent in fine avec le pouvoir. Une structure hiérarchique du pouvoir se constitue ; chacun a le loisir de tyranniser le rang qui lui est inférieur. Il en résulte un système que tous ont un intérêt manifeste à maintenir. Celui-ci se traduit en droit par l’immunité (comprendre : l’impunité) parlementaire, l’irresponsabilité du Président, l’inviolabilité de la personne des élus ; tant de privilèges qui favorisent une dérive oligarchique.

En creux se constitue une nouvelle féodalité, ancrée dans les territoires. Par féodalité, il faudra entendre ici un régime politique fondé sur des loyautés personnelles et ayant pour conséquence un émiettement territorial. Le phénomène n’est pas nouveau ; cependant, la fragmentation du paysage politique français et la compétition accrue entre partis politiques ont tendance à le réactiver. Les circonscriptions se muent en véritables baronnies locales, où l’édile est assez facilement reconduit dans son mandat – Patrick Balkany étant ici l’arbre qui cache la forêt. Reflet de la structure hiérarchique et corrompue du pouvoir, des dynamiques centre-périphérie s’instaurent entre Paris et la province, régions et départements, départements et communes. La mondialisation que nous connaissons ne fait qu’accentuer le phénomène. Le soutien politique est échangé, monnayé, contre subventions, aides, prêts. Résultat des courses, une balkanisation du territoire national qui évoque davantage l’Ancien Régime que la République jacobine des premiers temps.

Dans ces sombres affaires, la justice française joue un rôle ambigu. Impossible d’y réfléchir sans se poser l’éternelle question de Juvénal : qui gardera les gardiens ?[4] Le recours à un mandat de dépôt contre Patrick Balkany, pourtant réservé à des personnes qui représentent une menace de trouble sérieux à l’ordre public, a suscité la surprise et permis à l’ancien maire de Levallois d’exciter le sentiment de méfiance générale à l’égard des contre-pouvoirs que sont la presse et la justice. Ainsi, et pour le dire trivialement, la justice n’aide pas, avec ses sanctions exceptionnelles qui évoquent une volonté de se payer l’édile. Le traitement d’exception dont Patrick Balkany a fait l’objet a transformé son procès en un procès politique, bien loin de l’idéal d’individualisation des peines. Le juge devrait pourtant être, dans les circonstances que nous connaissons aujourd’hui, l’allié objectif du peuple pour sanctionner les abus des gouvernants. Mais il lui arrive parfois d’outrepasser ses prérogatives par un excès de zèle malvenu.

Difficile, donc, de trouver une réponse simple à un problème aussi complexe. La Boétie aurait certainement préconisé le choix de la désobéissance civile. Il reste à lui inventer un nouveau visage.

D’ici là, inutile de célébrer la chute de Patrick Balkany. S’il est tombé, c’est parce qu’il nous a vendu la mèche, révélé le système délétère dans lequel s’inscrit aujourd’hui la politique française. Au fond, si le peuple a eu sa tête, ce n’est que parce que les siens ont voulu gagner du temps.

Sources et renvois

[1] L’article ne porte en rien sur la réalité des allégations qui éclaboussent la classe politique française. Il ne fait que remarquer le grand nombre de scandales.

[2] https://www.transparency.org/cpi2019.

[3] Rapport de la chambre régionale des comptes d’Île-de-France en date du 6 avril 2009. Levallois-Perret a pu prétendre au titre de ville la plus endettée de France, comme en témoigne l’article suivant :

https://www.journaldunet.com/patrimoine/finances-personnelles/1418551-villes-les-plus-endettees/

[4] Juvénal, Satires.

Talleyrand

Talleyrand

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.