KIP

Après les OGM, les Animaux Génétiquement Modifiés ; aura-t-on le choix ?

Savez-vous ce qu’est un « saumonstre » ? C’est le nom que les associations anti-OGM ont donné au premier saumon génétiquement modifié, dont la commercialisation a été autorisée par le ministère de la Santé canadien en octobre dernier. Moins de trente ans après la mise sur le marché de la première plante transgénique à des fins d’alimentation humaine en Amérique du Nord et en Chine, en 1990, l’industrie agroalimentaire a donc franchi le pas avec les AGM (Animaux Génétiquement Modifiés). Mais pendant que la science progresse prodigieusement, l’opinion publique réagit peu, par manque d’information ou de moyens. Un écart grandissant qui laisse de moins en moins de chance au consommateur.

En 20 ans, les OGM ont pris une telle place aux États-Unis et au Canada, qu’il est aujourd’hui très difficile de se nourrir sans organismes génétiquement modifiés quand on y vit (90 % du maïs cultivé aux États-Unis est OGM !). Pour ce qui est du consommateur européen, l’étiquetage est obligatoire pour les produits qui contiennent plus d’1 % d’OGM ; pourtant, on en consomme inévitablement indirectement, et sans le savoir, soit à travers la viande absorbée (nourrie par importation d’OGM depuis l’Amérique du Nord), soit lorsqu’on mange dans un espace collectif (les cantines, qui n’ont pas obligation d’informer leur clientèle par exemple).

Clairement, le problème en soi n’est pas les OGM, ni même les tout nouveaux AGM, car on ne dispose pas d’études claires sur leurs possibles effets négatifs sur la santé. En revanche, il semble inquiétant qu’on veuille les imposer – sans un minimum d’informations – au consommateur. Le tout récent « saumonstre », de son vrai nom « AquAdvantage », est capable d’atteindre sa taille adulte quatre fois plus vite qu’un saumon à l’état naturel. En fait, l’entreprise AquaBounty avait déjà obtenu l’autorisation de « fabriquer » ce saumon AGM pour le marché américain en novembre 2015, avant une volte-face de la FDA (Food Drug Administration) quelques mois après, sous la pression générale (n’oublions pas que 40 % des Américains disent craindre les OGM). Les vagues promesses d’étiquetage ont traîné et aujourd’hui la réforme semble au point mort tandis que le Canada a donné son feu vert pour ce saumon AGM. Le journal britannique The Guardian a révélé en août dernier que déjà 5 tonnes de saumon génétiquement modifié avaient été vendues sur les marchés nord-américains et qu’il était absolument impossible de distinguer cette nouvelle espèce des saumons classiques. Si les efforts des organisations anti-OGM semblent vains, c’est bien parce qu’elles ne font pas le poids face aux motivations économiques des grands groupes ; d’ailleurs, la valeur de l’entreprise Intrexon – qui développe des fermes AGM aux États-Unis – a déjà grimpé à 2.2 milliards de dollars.

Comme mentionné plus haut, les Européens sont beaucoup moins exposés aux OGM grâce à un étiquetage obligatoire. Mais nous n’en sommes pas à l’abri pour autant ; en fait, nous avons déjà tous consommé des produits OGM. Pourtant, la population européenne s’est déjà prononcée plusieurs fois sur cette question : elle est très majoritairement contre. 84 % des Allemands refusent la cultivation de plantes OGM, et 79 % des Français expliquent que « ça les inquiète ». Cet avis, la Commission européenne n’a pas l’air de beaucoup s’en soucier. Elle autorise tout à fait la production du MON810 sur son sol (un maïs génétiquement modifié vendu par la firme américaine Monsanto). Aujourd’hui, cinq OGM pourraient bien être autorisés pour la culture ; l’année dernière, le Parlement européen s’y était tout de même opposé, mais sans qu’une majorité nette ne s’affirme pour autant. Selon le site infogm.org, « la Commission européenne devra donc prendre la décision finale ; or, sans y être tenue, elle décide la plupart du temps d’autoriser ». Et avec des traités de libre-échange comme le CETA entre l’Europe et le Canada, il n’est pas absurde de penser qu’un jour les dirigeants européens deviendront plus souples en matière de commercialisation d’OGM en Europe. En attendant, il existe déjà des failles dans le contrôle des circuits de distribution : en juin 2015, une agnelle génétiquement modifiée issue de l’Inra (Institut National de Recherche Agronomique) s’était retrouvée malencontreusement dans la chaîne alimentaire et avait été consommée par un particulier français inconnu ! Personne n’a jamais complètement élucidé l’énigme, mais il semblerait que l’animal au doux nom de « Rubis » – du fait de la protéine de méduse fluorescente qu’on lui avait greffée – ait été libérée de son enclos par un salarié vengeur, pour finir à l’abattoir ni vu ni connu.

Avec une pointe d’ironie, la journaliste française Marie-Monique Robin s’était âprement attaquée aux graines génétiquement modifiées en 2008 dans son reportage Monsanto, une multinationale qui vous veut du bien. Et, même si cette enquête édifiante ne prouve rien sur la dangerosité des OGM, elle a le mérite d’éveiller la méfiance du consommateur vis-à-vis d’entreprises qui n’ont pas forcément notre santé en ligne de mire. Attention, il ne s’agit pas ici de diaboliser les grands groupes de l’industrie alimentaire, car s’ils ne nous veulent pas du bien, ils ne nous veulent pas du mal non plus. En somme, rien de choquant à vouloir développer des produits que l’on pense pouvoir vendre afin de dégager des profits. Il n’y a qu’à voir la demande alimentaire qui bondit dans le monde avec l’explosion démographique que nous connaissons actuellement ; pas étonnant que les OGM se développent à vitesse exponentielle ! D’ailleurs, comme le soulignait le directeur général de Syngenta Erik Fyrwald le 27 octobre 2017 dans une interview pour Le Temps, « l’agriculture biologique ne produira jamais assez pour nourrir le monde », et nous serions bien naïfs de penser le contraire. Les OGM ont donc certainement un rôle capital à jouer, et ils représentent peut-être notre avenir. Simplement, ne les laissons pas s’imposer à nous innocemment. Le rebondissement des animaux génétiquement modifiés est un nouveau coup d’accélérateur de la science. Alors gardons un œil attentif sur nos assiettes au lieu de laisser l’industrie OGM nous prendre par la main !

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP
Avec Boris Karloff sous les traits de Frankenstein (Creative Commons)

Angélique Sorba

Angélique Sorba

Étudiante française en L3 à HEC Paris et contributrice régulière pour KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

KIP est un média pluraliste

Les idées défendues dans ces lignes n’engagent que leur auteur.

Lire notre manifeste
Hannuaire