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Illustration par Astrid Hirtzig pour KIP.

2020 : Opération champions nationaux, un double défi

En pleine tempête économique, sur une mer agitée, on devine à l’horizon le drapeau tricolore. En 2020, les troupes françaises ont signé le retour de la stratégie industrielle des grands champions nationaux, héritée du colbertisme. Car la crise liée à la Covid-19 et la concurrence chinoise sont en train de couler les entrepreneurs qui ont trop longtemps surfé sur la vague de la « start-up nation ». La France a besoin de géants solides pour amortir les chocs conjoncturels liés au virus et ceux structurels liés à l’arrivée de mastodontes étrangers.

Sanofi/Aventis, Renault/Nissan/Mitsubishi, Air France/KLM, SFR/Numericable, Alcatel/Lucent … La France multiplie depuis vingt ans les opérations de fusions-acquisitions et la création de méga-groupes. Ces politiques de consolidation s’inscrivent dans une tradition ancienne du mercantilisme en France : il est essentiel de conserver une forme de souveraineté dans un contexte où le commerce international rend les pays interdépendants. Dès 1661, lorsque Colbert est nommé Ministre des Finances par Louis XIV, la première vague de mondialisation ouvre les échanges à l’échelle planétaire et expose les économies locales à la concurrence étrangère. La France met en place un « mercantilisme industriel » qui se traduit par un fort protectionnisme de l’État ainsi que la création concomitante des premières administrations centrales de nature économique afin de contrer la pression exercée sur les prix. Les pays peuvent ainsi développer des géants nationaux comme la manufacture des armes de Saint-Etienne  ou la compagnie générale de Saint-Gobain, qui existe toujours, et maintenir leur autonomie dans les secteurs clés de l’économie. C’est l’argument qui est aujourd’hui souvent utilisé par les gouvernements pour justifier les relocalisations d’entreprises : la crise de la Covid-19 a mis en exergue notre trop forte dépendance vis-à-vis de l’Asie, et la France, comme l’Europe, doivent créer des champions capables de concurrencer la Chine.

Pourtant, la position de l’État à l’égard de la politique industrielle française a toujours été ambiguë. Le discours contradictoire de Bruno Le Maire en est la preuve : s’il défend la souveraineté de la France dans le secteur de l’énergie et du ferroviaire, il décourage en même temps le rapprochement entre les deux géants du traitement des eaux français, Suez et Veolia, invoquant des risques sur l’emploi. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la France n’a cessé de jongler entre des arguments interventionnistes et des arguments pro-libéralisation. En 1966, Michel Debré annonce dans un communiqué « la fusion de la BNCI et du CNEP en un établissement qui prendra le nom de Banque Nationale de Paris », la BNP. Le Ministre des Finances justifie cette fusion par la nécessité de consolider la structure des banques françaises dans le domaine du crédit face aux concurrents, notamment Goldman Sachs aux Etats-Unis et la Deutsche Bank en Allemagne. La France semble alors clairement engagée dans une stratégie de création de champions nationaux : lors de la campagne présidentielle de 1981, François Mitterrand évoque même son attachement aux nationalisations de grandes entreprises dont une dizaine du secteur pharmaceutique, de l’avion de bombardement ou l’industrie chimique. Ces firmes “qui appartiennent à une famille, à une personne ou à un groupe  occupent un secteur-clé de l’économie.” Pourtant, vingt ans plus tard, en 1986, le gouvernement de Jacques Chirac refuse de sauver l’entreprise Creusot-Loire, géant industriel français, et laisse un acteur historique de la sidérurgie déposer le bilan.

Doucement mais sûrement, la France a tenté depuis cinquante ans de se détacher du paradigme économique selon lequel il faut apporter un soutien public sans faille aux grandes entreprises historiques. Dans les années 1970, les crises industrielles et l’émergence de l’économie tertiaire créent un terreau propice à la création de firmes de petite taille et de niche. Les travaux de Schumpeter reviennent à la mode : l’économie est un phénomène cyclique de destruction créatrice et il n’est pas sain de maintenir indéfiniment en vie les entreprises. La croissance de long terme ne peut être obtenue qu’à travers l’innovation et le renouvellement des acteurs du monde économique. Dans les années 1980 et 1990, au nom de l’indépendance des marchés vis-à-vis de l’Etat, la France passe d’une économie de leaders à une économie d’entrepreneurs. Les navires qui portent désormais la croissance sont commandés par des hommes adeptes du risque. Les fleurons de l’économie ne naissent plus à Bercy mais dans des pôles de compétitivité : en 2004, le Conseil d’analyse économique publie un rapport qui fixe même le soutien public et massif aux PME, plutôt qu’aux champions nationaux, comme condition essentielle de la compétitivité française. En cinquante ans, la France est devenue un pays d’entreprises innovantes et de petite taille, la fameuse « start-up nation ». Selon une étude menée par La Boussole et le Boston Consulting group, la France comptait près de 10 000 start-up en 2017, ou 8 start-up pour 10 000 habitants, soit 1,5 fois plus qu’en Angleterre. 

Mais la France ne s’éloigne jamais très longtemps du modèle fordiste : le primat de la grande firme managériale est inscrit dans son ADN. En 2014, quatre ans après la crise de Lehmann Brothers, c’est bien une stratégie de croissance externe qui est privilégiée pour relancer l’économie. Confortés par le niveau des cours de Bourse, les patrons des méga-groupes français enchaînent les fusions-acquisitions grâce à l’aide apportée par la BCE à travers l’injection massive des liquidités sur les marchés. Lafarge/Holcim, Technip/FMC, Alstom/Bombardier, les grandes firmes se mettent à la recherche de nouvelles opportunités alors que la majorité des entreprises tentent toujours de retrouver la trésorerie épuisée pendant la crise. A court terme, les champions nationaux ont donc un rôle d’accélérateur : ils sont moins impactés par les crises que les PME grâce à leur solidité financière et leurs réserves de cash, et ils tirent en même temps l’économie grâce à leur vivacité. Bonne nouvelle : puisque la crise du Covid-19 n’a pas eu l’impact structurel de 2008 sur les marchés financiers, on peut s’attendre à une reprise très rapide des OPA et des fusions-acquisitions dans les mois à venir. Le mois de novembre 2020 démarre d’ailleurs sur les chapeaux de roue avec l’OPA amicale de Sanofi sur Kiadis Pharma et le bras de fer entre Veolia et Suez.

2020 a dont fait éclater au grand jour la nécessité de soutenir les firmes capables de surmonter les tempêtes dans l’immédiat. Mais la crise du Covid-19 a surtout tiré la sonnette d’alarme de notre trop grande dépendance à la Chine. D’ex-entrepôt du monde à leader, Pékin a progressivement développé ses propres géants. En 2006, le Boston Consulting Group identifiait 40 entreprises en passe de concurrencer les acteurs traditionnels de l’économie mondiale : China Mobile intimidant SFR, Bouygues et Orange réunis, DongFeng Motor face à Honda ou PSA, l’entreprise de chimie Sinochem totalisant à l’époque un chiffre d’affaires trois fois supérieur au spécialiste français Rhodia. Moins de quinze ans plus tard, ces prévisions sont devenues réalité. De plus en plus d’entreprises chinoises dictent les règles du commerce international, à tel point que la conjoncture économique mondiale dépend désormais du marché asiatique. Lorsque l’activité s’arrête net en Asie, c’est tout le reste du monde qui est impacté. Et ceci n’est plus admissible. Pour rééquilibrer les rapports entre les pays, il faut des forces économiques égales, des méga-entreprises capables de rivaliser avec l’étranger.

Idée latente depuis plusieurs années, la France semble à nouveau convaincue de l’importance de soutenir nos champions nationaux. Dans un contexte de crise et face à la concurrence asiatique, la stratégie de mégafusions revient en première ligne et le contexte à venir lui apparaît plutôt favorable. Affaire à suivre.

Margaux Fodéré

Margaux Fodéré

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).
Présidente de KIP (2019-2020).

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).
President of KIP (2019-2020).